Big Eyes (2014) Résumé : Au début des années 1960, le peintre Walter Keane connaît un succès phénoménal avec ses toiles représentant des enfants aux grands yeux. Bateleur né, il sait se vendre et se vendre bien. La seule chose qu’il ne sait pas faire, c’est peindre car c’est sa femme Margaret qui est la véritable artiste. Critique : Après Ed Wood, Big Eyes constitue le second film biographique réalisé par Tim Burton et, à nouveau, c’est à un artiste qu’il le consacre car, ce qui intéresse Burton, c’est moins l’artiste que le processus créatif qu’il essaye de représenter. A nouveau, le sujet présente un artiste singulier ayant le besoin vital de créer mais aussi des rapports houleux avec la critique. Si on ajoute cette phrase, « Il s’en dégage un certain trouble, de la tristesse ainsi que de la noirceur, de l’humour et de la couleur », Big Eyes constitue en fait une définition de l’art burtonien ! En outre, le film a le mérite de montrer la condition féminine dans les années 50/60 et la difficulté pour une femme seule de subvenir à ses besoins et d’être prise au sérieux, quand elle est artiste qui plus est ! « L’art féminin n’est pas très pris au sérieux » dira Walter et il a hélas raison. A travers l’histoire de Margaret Keane, c’est aussi un jalon dans l’histoire des femmes qui est posé. Le projet venait des scénaristes Larry Karaszewski et Scott Alexander qui y travaillaient depuis dix ans et avait gagné la confiance de Margaret Keane. Ils voulaient que ce soit Burton qui produise le film ; ce qu’il fit avant de décider de le réaliser. La première scène – une sinistre banlieue pavillonnaire – montre d’emblée qu’on est bien dans un Burton ! Tim Burton voulait travailler avec de nouveaux acteurs aussi toute la distribution est-elle inédite. Amy Adams avait refusé le rôle en 2011 se jugeant trop jeune. Elle accepta cette fois-ci, désireuse de tourner avec Burton. Elle reçut des conseils de la véritable Margaret Keane qui vint fréquemment sur le plateau. Amy Adams est prodigieuse et très juste surtout quand elle montre la douleur de son personnage obligée de mentir à sa propre fille. Tout au long du film, elle saura incarner ces petites ruptures, ce progressif enfoncement dans le mensonge et la honte qui ne va cesser de la ronger ainsi que son isolement croissant. Symboliquement, il n’y a que deux moments où elle montre Margaret souriante : quand elle commence et recommence une nouvelle vie sans Walter. Le choix de Christoph Waltz pour incarner cet escroc est là aussi magistral. Depuis Inglourious Basterds qui le fit connaître, l’acteur autrichien est reconnu comme un maître pour incarner les pires salauds ayant de la classe ; des manipulateurs de génie et des raconteurs d’histoires. La scène où Walter séduit Margaret est un modèle de technique commerciale : se montrer modeste soi-même et flatter l’autre. Christoph Waltz joue parfaitement les deux facettes de Walter Keane : le séducteur en public et l’oppresseur en privé mais aussi un mondain se plaisant à faire la roue en public mais maîtrisant mal ses nerfs dès lors que l’on froisse son orgueil. Et c’est ce monstrueux orgueil qui sera la cause finale de sa chute. Face à ces deux acteurs éblouissants, les seconds rôles pourraient faire de la figuration mais chacun s’en tire assez bien. Kristen Ritter hérite certes à nouveau du rôle de la meilleure amie (comme dans Confessions d’une accro du shopping) mais le joue avec finesse et en dégageant une grande empathie. Elle montre à la fois la proximité entre les deux personnages et son incompréhension devant une situation qui lui paraît étrange car Margaret ne paraît pas aller bien. Désireuse de soutenir Margaret, DeeAnn se montre trop curieuse et sa visite cause un malaise qui dégénère en crise. Cette fracture entre les deux amies aggrave l’isolement de Margaret mais crée aussi les conditions de sa future libération. Surtout, Burton a confié le rôle du critique hostile à Keane à un monstre sacré du cinéma britannique, Terence Stamp. Une classe altière, un charisme impressionnant ; en peu de scènes, l’acteur s’impose et chacune de ses lignes de texte est un jet d’acide qui ronge la statue de Walter Keane. Le clou étant la confrontation entre Waltz et Stamp. Le premier rend magnifiquement l’impuissance à laquelle est finalement réduit Walter en quelques secondes de joute verbale. La parole a créé Walter Keane et c’est la parole qui le perdra. « Qui a vécu par l’épée périra par l’épée » (Mt 26,52) et la référence biblique n’est pas incongrue puisque ce sont les Témoins de Jéhovah qui vont finalement décider Margaret à parler et à dire la vérité. Walter a longtemps dominé Margaret par la parole, en mentant, en la faisant chanter, en la menaçant même et Amy Adams a montré l’effacement progressif, la soumission douloureuse de celle-ci. Mais, dans les scènes du procès, quad Christoph Waltz montre toute la suffisance de son personnage, Amy Adams montre, elle, toute la dignité retrouvée du sien. Anecdotes :
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