Livre : L'histoire secrète de Twin Peaks saison 3

Twin Peaks

Saison 3


1. MY LOG HAS A MESSAGE FOR YOU



Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Un nouveau message est délivré à Dale Cooper par le géant. A New York, dans une impressionnante installation, un jeune enquêteur surveille une gigantesque boîte en verre vide. A Buckhorn, Dakota du Sud, un cadavre est découvert. A Twin Peaks, Margaret prévient l’agent Hawk : sa bûche a quelque chose à lui dire.

Critique :

Onze ans après son dernier film Inland Empire, vingt-cinq ans après la série d’origine, David Lynch et Twin Peaks font leur retour. Produit par Showtime, la nouvelle série a été écrite par les deux créateurs d’origine, Mark Frost et David Lynch. L’équipe technique est composée de piliers de la série d’origine : Duwayne Dunham au montage (monteur et réalisateur des deux premières saisons), Angelo Badalamenti à la musique, Johanna Ray au casting… Un nouveau venu d’importance, Peter Deming, chef opérateur de deux chefs d’œuvres de Lynch, Lost Highway et Mulholland drive. Une collaboration qui laisse imaginer un retour très sombre, notamment visuellement, quand on connaît l’esthétique de ces deux films.

Sombre, le retour de Twin Peaks l’est. Les premières images sont un prologue, issu de rushs de la série d’origine. Dale, et Laura, dans la Black Lodge. Quelques nouvelles images de la ville apparaissent : la forêt, et la scierie, dans la brume. Les couloirs du lycée, le cri d’une étudiante, issus du pilote, apparaissent, puis la photo de Laura. Alors, le thème d’origine résonne, et un générique proche de celui de la série originale débute. La chute du Grand Nord est filmée depuis le ciel, elle éclabousse l’écran comme une décharge extatique. L’eau se fond dans les plis d’un rideau rouge, qui ondoie comme des flammes. Ce nouveau générique indique plusieurs choses. D’une part, la série sera à la fois Twin Peaks (la musique d’intro mythique est bien là), et en même temps sera différente : on passe d’un générique apaisé, lent, à un montage d’images en surimpressions, de la forêt et de la chute dans la brume, aux rideaux rouges de la Black Lodge. Tout indique que la temporalité sera éclatée, les fils narratifs sinueux. Ce retour à Twin Peaks ne réutilisera probablement plus l’ancienne narration chronologique, qui suivait à chaque épisode 24 heures de la vie de la ville.

L’épisode débute alors vraiment. Sombre : l’image est en noir et blanc. Dale Cooper retrouve le Géant. Trois nouveaux indices lui sont donnés. « Je comprends », dit l’agent Cooper, coincé dans la Black Lodge.

Dans la forêt, le Dr Jacoby se fait livrer plusieurs pelles. La caméra est flottante, elle filme cette scène anodine comme une présence menaçante… La scène ne dit pas grand chose, apparemment, mais petit à petit, des personnages de la série d’origine vont refaire surface, à la manière d’un puzzle qui se reconstitue. On apprend par exemple que Jacoby vit désormais dans la forêt, dans une caravane.

Mais d’abord, nous voyageons à New York. Comme dans Fire walk with me, Lynch tourne autour de Twin Peaks. Un jeune homme semble vivre enfermé en haut d’un building, où il observe une boîte en verre à l’aide d’un système complexe de caméras et de branchements. Un bonzaï, une lampe, un canapé, composent son espace de vie. Le bonzaï, renvoie-t-il à Windom Earle ? On apprendra dans une scène suivante que le jeune homme est un agent, sûrement du FBI, et qu’un précédent agent a « vu quelque chose » dans la boîte en verre. Une jolie jeune femme, Tracey, cherche désespérément à le séduire, lui apportant son café, et surtout à entrer pour voir l’intérieur de cette installation. Mais il ne cède pas, lui rappelant que tout ceci est « top secret ».

Retour à Twin Peaks. A nouveau, une saynète nous montre deux personnages connus : Ben Horne et son frère Jerry. Rien ne semble avoir changé, à l’Hôtel du Grand Nord. Ben gère un soucie avec une nouvelle employée, Beverly, concernant une cliente et un problème de sconse qui s’est introduit dans une chambre (on se souvient des furets de la saison 2). Ben est physiquement le même, mais il est devenu plus sévère et « moral », semble-t-il. Que cache cette évolution ? Qu’est-il advenu d’Audrey ? Qu’est-il arrivé après le dernier épisode de la saison 2, où Ben avait violemment été frappé par Doc Hayward ? Jerry, lui, reste Jerry, provocateur, cynique. Mais son évolution à lui est physique. Il a une longue barbe blanche, une tenue de hippie. Jerry semble toujours trempé dans des trafics. Ben, lui, corrige son frère quand celui-ci lui demande s’il a déjà « sauté » la nouvelle, lui rappelant le mot Respect en l’épelant. Il le sermonne aussi pour avoir sur la tête le bonnet de leur mère.

Au commissariat, Lucy est toujours à l’accueil. Une courte scène permet un peu d’humour, quand Lucy ne peut apporter de réponse à un visiteur des assurances : quel Truman veut-il voir ? L’un est malade, l’autre à la pêche…

Noirceur à nouveau. La forêt, la nuit. Une musique hard-rock qui évoque Lost Highway et Rammstein. L’homme qui conduit cette voiture a les cheveux longs, une veste en cuir noir, une chemise en peau de serpent. Il est menaçant, terrifiant. C’est Dale Cooper. Mais on l’appelle désormais Mister C. Il se rend dans une bicoque en bois, où il maîtrise le gardien en quelques gestes maîtrisés. Là, Buella, une nouvelle « freak » apparaît. Après un échange mystérieux, le doppelgänger (double maléfique) de Cooper, qu’on imagine possédé par Bob, s’en va accompagné d’un jeune homme et d’une jeune femme.

A New York, le jeune agent fait finalement entrer Tracey. Devant la boîte en verre, ils cèdent au désir et commencent à faire l’amour. C’est pendant ce temps que la boîte s’assombrit. Une présence apparaît dans la boîte, au corps blanchâtre, dont on pourrait presque penser qu'il s'agit d’un alien. Une scène troublante, ou sexe et horreur se confondent, précédé par une tension assez insoutenable. es sons de Lynch (le cinéaste est crédité au générique pour le sound-design, comme sur Twin Peaks: Fire walk with me ou bien Inland Empire) sont toujours aussi efficaces. Le géant avait prévenu dans la scène d’introduction : « écoutez les sons ». Toutes ces scènes dans le laboratoire possèdent la tension sourde, lente, des derniers films de Lynch.

A nouveau nous voyageons, à Buckhorn, Dakota du Sud. On voit bien l’héritage de la série d’origine : le nombre de personnages, de décors, de la série d’origine, a poussé Lynch a créé des films de plus en plus décousus et complexes, au fil des ans entre Fire walk with me et Inland Empire. Résultat, le nouveau Twin Peaks de 2017 semble partir dans tous les sens. L’ellipse des vingt-cinq ans nous donne le sentiment de manquer de quelques éléments pour comprendre tout ce que l’on voit. Et pourtant, on sent que chaque scène est connectée aux autres, d’une manière ou une autre… A Buckhorn, donc, une grosse femme découvre, dans son immeuble, que sa voisine est morte. Une scène mélangeant cocasserie et horreur comme sait si bien le faire Lynch. Le meurtre est sordide, gore : une tête coupée appartient à la voisine, Ruth, libraire de la ville, et le corps appartient à un homme, non-identifié. Les policiers, flegmatiques, rappellent ceux de Mulholland drive (on retrouve Brent Briscoe, qui jouait l’un des deux inspecteurs dans Mulholland drive).

Retour à Twin Peaks. C’est la nuit, à nouveau. La Dame à la bûche appelle le commissariat, et demande l’agent Hawk. Nouvelle maladresse de Lucy, au standard. La Dame à la bûche est chauve, équipée d’une aide respiratoire. Triste écho à la mort réelle de son interprète, après le tournage. Ces deux premiers épisodes semblent d’ailleurs tourmentés par ce sujet, en filigrane, celui du vieillissement et de la mort. Quand Dale Cooper verra Laura dans la Black Lodge (dans l’épisode 2), il sera surpris de la voir âgée : « mais Laura est morte… qui êtes-vous ? ». Plus tard, le double maléfique de Cooper sera en ligne avec l’agent Phillip Jeffries (interprété, dans Fire walk with me, par David Bowie, lui aussi décédé). Mais, de même, le Cooper maléfique a un doute : est-bien Phillip au bout du fil ?

Le message délivré par Margaret à Hawk est qu’il doit retrouver la pièce manquante concernant l’agent spécial Dale Cooper. Il doit « user de son héritage ». On pense à ses racines indiennes (élément très présent dans le livre de Mark Frost L’histoire secrète de Twin Peaks).

Les scènes suivantes montrent en parallèle l’étau qui se resserre, à Buckhorn, autour d’un homme apparemment normal, Bill Hastings (joué par Matthew Lillard, vu jeune notamment dans le Scream de Wes Craven) dont on a retrouvé les empreintes sur les lieux du crime, et, à Twin Peaks, Hawk qui réouvre le dossier Cooper à l’aide de Lucy et Andy. Les deux collègues sont mariés, père et mère d’un certain Wally. On l’apprend au détour de leurs répliques, toujours décalées. Ces mêmes répliques, contrepoint comique au sérieux de Hawk, nous apprennent que l’agent Cooper est introuvable depuis « plus de vingt-quatre ans », ayant disparu avant la naissance de leur Wally. Hawk les interrompt, et leur demande de se mettre à la tâche (éplucher tous les documents, comme ils faisaient souvent dans la série d’origine). En échange, Hawk leur promet d’amener du café et des donuts.

En somme, ce premier retour à Twin Peaks est bien du pur Lynch, comme on s’y attendait. C’est à la fois bien Twin Peaks, mais c’est aussi une nouvelle œuvre. Peut-être une œuvre somme, qui relie tous les mondes du cinéastes… Car le Cooper maléfique a quelque chose du Fred de Lost Highway, l’enquête à Buckhorn rappelle l’ambiance de Mulholland drive, et les apparitions dans la cage en verre certains effets spéciaux de Inland Empire. Ce retour à Twin Peaks est un voyage sensoriel, tout en comprenant nombre de clés qui seront importantes pour la suite. L’esthétique marque le bond des vingt-cinq ans, avec une qualité numérique, un format 16/9, et des effets spéciaux plus digitaux. Et en même temps, le travail de contrastes et de ton sombres hérite bien de la série d’origine et de Fire walk with me. Enfin, cet épisode est bel et bien un bout de « film », comme avait prévenu Lynch. L’épisode a d’ailleurs été présenté, lors de sa première diffusion sur Showtime, comme un long-métrage d’1H50 couplé avec l’épisode 2. Un film auquel un Oscar du meilleur acteur est à remettre à Kyle MacLachlan, impressionnant dans son nouveau double maléfique C., usant de son regard noir et d’une nouvelle voix plus grave. Pour le moment, le « bon » Dale est toujours dans la Lodge, tout comme le spectateur est toujours coincé à la lisière de Twin Peaks. Les musiques de Badalamenti se font encore rares… laissant plutôt places aux effets de sound-design menaçants de Lynch. Gageons que, Dale délivré, nous retournerons progressivement de plus en plus à Twin Peaks.

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2. THE STARS TURN AND A TIME PRESENTS ITSELF

Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

A Buckhorn, l’étau se resserre autour de Bill Hastings. Sa femme Phyllis semble complice de ce piège avec leur avocat, qui se révèle être aussi son amant. Mais Phyllis est assassinée par le double maléfique de Cooper en rentrant chez elle. Ce dernier cherche à échapper à la Black Lodge, tandis que son double, le Bon Dale, cherche à en sortir.

Critique :

Nous retrouvons Bill Hastings, dans une cellule de prison à Buckhorn. Sa femme, qui paraissait une innocente épouse dans l’épisode précédent, se révèle être l’instigatrice d’un piège se refermant sur son mari, avec l’aide de son amant et avocat. Comme dans les premières saisons de Twin Peaks, les images les plus lisses (l’épouse rangée, qui s’inquiète du dîner du soir quand la police sonne à sa porte) cachent des perversions. Seul, Bill se prend le crâne dans sa cellule… quand un esprit apparaît dans la cellule d’à côté. Une apparition d’une créature toute noire, qui disparaît dans les airs après quelques instants… Quand a lieu cette apparition ? Car cet épisode révèle que la chronologie des événements est peut-être brouillée – comme dans Lost Highway, Mulholland drive et Inland Empire…

En rentrant chez elle, l’épouse d’Hastings se fait froidement abattre, par le double maléfique de Dale Cooper, sorti de la pénombre.

Encore un voyage… à Las Vegas ! Le plan d’introduction de Las Vegas reprend une musique Jazzy (« Freshly Squeezed ») de la B.O. de la première saison de Twin Peaks. Plus tard, un plan dans la forêt reprendra le morceau de Badalamenti « Dark Mood Woods » (issu de la saison 2). Pas de nouveaux thèmes donc, mais plutôt des reprises des musiques d’origines, pour faire le lien entre les saisons de 1990-1991 et celle de 2017. Une idée plutôt astucieuse. A Las Vegas, dans un bureau luxurieux, un certain Mr Todd (Patrick Fisher, vu dans Mulholland drive) remet une somme d’argent à un employé, en parlant d’une fille « qui a le job ». Son jeune employé, Roger, ose lui poser une question : « pourquoi le laissez-vous vous forcer à faire ces choses ? ». Todd réplique qu’il lui conseille de ne jamais laisser entrer « quelqu’un comme lui » dans sa vie. De qui parlent-ils ? Bob ? Cooper ? Le mystère reste entier, dans cette scène qui évoque fortement les échanges mafieux à Hollywood dans Mulholland drive. Le plan d’introduction

Dans un relais, « C. », le double maléfique de Cooper dîne avec Darya et Ray, qui l’accompagnent depuis son passage chez Buella. Ray doit trouver une information pour Cooper. Ray l’obtiendra auprès de la secrétaire d’Hastings. Ainsi, le meurtre de Buckhorn est liée à la quête du Cooper maléfique…

Le thème « Dark Mood Woods » résonne, dans la forêt, tandis que Hawk et la Dame à la Bûche communiquent par téléphone. A nouveau, le titre de l’épisode est dicté par Margaret : « the stars turn, and a time presents itself ». Elle supplie Hawk de faire attention. Elle est trop faible physiquement pour l’accompagner, mais lui demande de passer la voir : du café et de la tarte seront là pour lui. Ces courtes scènes chez Margaret, bloquée sur son fauteuil, sont d’une grande émotion quand on sait que Catherine Coulson était une grande amie de Lynch depuis Eraserhead (son assistant réalisation sur ce premier film). C’est sur ce premier film que Lynch avait imaginé son amie en « fille à la bûche », pour un futur projet… Personnage et actrice se rejoignent définitivement, par le cancer qui atteint les deux.

A l’autre bout du fil, Hawk trouve Glastonbury Grove, le lieu de passage vers la Black Lodge… Il attend devant, comme Truman vingt-cinq ans plus tôt.

A l’intérieur, le bon Cooper est toujours en attente. Le Manchot, Mike, réapparaît. Puis, Laura Palmer. Cooper ne peut croire qu’il s’agit d’elle : elle est morte, comment peut-elle avoir vieilli ? Elle lui répond : « je suis morte, et pourtant je vis ». Laura pose alors sa main sur son propre visage. Son visage s’ouvre en deux, produisant une intense lumière. Effet surnaturel, qui rappelle là aussi Inland Empire (le visage déformé de Laura Dern en surimpression). Lynch utilise les outils informatiques modernes pour retrouver le goût des effets spéciaux de son premier film Eraserhead (dans lequel il y avait plusieurs images animées en stop-motion). A nouveau, Laura embrasse Dale, comme vingt-cinq ans auparavant, et lui chuchote à l’oreille. Mais que lui dit-elle ? Nous ne le savons pas encore. Il semble s’en effrayer. Laura disparaît dans un hurlement terrible, en s’envolant, se déformant, comme un ballon de baudruche. Comme si elle mourrait une dernière fois. Peut-être devait-elle revenir uniquement pour sauver Dale, comme il avait essayé lui aussi de le faire dans le passé ?

Le rideau rouge se met à voler. La Black Lodge, dans la version 2017, donne un sentiment d’irréalité plus grand, en même temps qu’elle est plus détaillée grâce aux nouvelles caméras. Etrange paradoxe résultant de l’usage d’effets informatiques pour la reconstituer. Mike le manchot mène Dale à Mike, « the arm ». Il a « évolué » : il s’est transformé en arbre surmonté d’un cerveau. Image surréaliste qui évoque, là aussi, les premiers délires visuels d’Eraserhead. En même temps, ce nouveau « Mike » colle à la phrase prononcée par celui-ci dans le dernier épisode de la saison 2 : « quand vous me reverrez, ce ne sera pas moi ». « The Arm » apprend à Cooper que son double maléfique, son doppelgänger, doit entrer dans la Black Lodge, pour que lui puisse en sortir.

Dans le monde réel, le double change de voiture avec son complice Jack. Il semble alors procéder à un geste étrange, menaçant, serrant lentement la mâchoire de Jack. L’a-t-il tué ? Dans la nuit, « C. » retrouve Darya dans un motel. A nouveau, les atmosphères de Lost Highway ressurgissent. Le mauvais Cooper se tient dans la pénombre, et l’espace d’une image, il ressemble à Bob, quand il était interprété par Frank Silva dans les deux premières saisons… Darya raccroche quand il entre, paniquée, et prétend avoir été en ligne avec Jack. Or, C. a bel et bien tué Jack. Il semble que Darya et Ray manigancent contre lui, et Cooper/Bob ne se laissera pas faire. Darya est terrifiée. Avant de la tuer, C. sort… son dictaphone. Il l’utilisait pour espionner Ray et Darya au téléphone. Ray est en prison. Il a reçu un appel de « Jeffries ». Darya doit tuer Cooper si elle le voit. Il lui demande aussi combien d’argent a été mis sur sa tête, et pourquoi on veut le tuer. Mais Darya ne sait rien. Cooper dit qu’il devrait « retourner dans la Black Lodge » le jour qui suit, mais qu’il ne s’exécutera pas. Il demande à Darya si Ray avait trouvé l’information qu’il lui avait demandé, des coordonnées géographiques… Mais elle n’est pas au courant. Cooper lui demande enfin si elle a déjà vu un certain symbole (celui de la Bague vue dans Fire walk with me). Là encore, elle ne sait rien. Alors, Cooper la tue. Puis il téléphone à « Jeffries », Phillip Jeffries, joué par David Bowie dans Fire walk with me. Tout comme le Nain (le "Bras", devenu "l'évolution du bras" sous forme d'arbre surmonté d'un chewing-gum), le personnage réapparaît par la voix uniquement (cette fois à cause de la mort de son célèbre interprète).Dans cette conversation, on apprend que Jeffries l’a « raté à New York » : Jeffries est-il l’agent à l’origine de la salle d’observation et de la caisse en verre ? Désormais, selon Cooper, Jeffries est « nulle part ». Phillip sait que Cooper a rencontré Garland Briggs (élément en lien avec le livre de Mark Frost, L’histoire secrète de Twin Peaks). Mais le maléfique Cooper se demande s’il s’agit bien de Phillip Jeffries au bout de la ligne (comme le Bon Cooper se demandait si Laura était bien Laura dans la Lodge). Phillip lui fait ses adieux : demain, Cooper retournera dans la Lodge, et Phillip « sera de nouveau réunit avec Bob ». L’apparition éclair de Phillip Jeffries dans Fire walk with me semble trouver une part d’explication dans cette scène…

Après cette conversation, C. télécharge les plans de la prison où est enfermée Ray, et se rend dans la chambre d’à côté où l’attend une femme que l’on n’a encore jamais vue, une autre complice de C. Elle est Chantal, incarnée par Jennifer Jason Leigh.

Dans la Black Lodge, « The Arm » délivre un nouveau message au Bon Cooper : « Time and Time Again ». Encore les paroles d’une chanson? (time and time again, I said I leave you… issu du standard I’m a fool to want you ?). Il indique à Dale de fuir à présent. Cooper suit le Manchot, et cherche à sortir. Mais il fait face à un rideau infranchissable. Il croise à nouveau Leland Palmer, vingt-cinq ans après l’épisode final : « Trouvez Laura », lui dit-il. Quelque chose cloche, s’inquiète le Manchot. En ouvrant les rideaux, Cooper a soudain une vue plongeante sur une autoroute, où son double maléfique conduit. Cooper ne sait s’il doit sauter. « The Arm » devenu arbre réapparaît, menaçant, et hurle : « non-exist-ent ! ». Le sol de la Lodge devient volumineux, et mouvant. Cooper, terrifié, saute dans une eau noir (est-ce de là que provient la fameuse huile noire ?). L’eau se transforme en vide cosmique, et Cooper se retrouve en train de voler dans un amas d’étoiles. Il est projeté à New York, où il apparaît dans la boîte en verre. Au même moment, les deux jeunes agents sont hors de la pièce, comme vus dans l’épisode 1 : la chronologie des événements est donc éclatée. « Est-ce le passé, ou le futur ? », demande le Manchot au début de l’épisode. Cela signifie également que l’apparition dans la boîte en verre va probablement tuer les deux jeunes agents quelques minutes plus tard, quand ils seront de retour dans la pièce, puisque c’est ce que nous avions vu dans l’épisode 1. Mais cette apparition tueuse échappée de la boîte, est-elle en lien direct avec Cooper ?

Tout ce passage où Dale Cooper est piégé dans un vide intersidéral rappelle les expérimentations visuelles les plus folles de Lynch, celles d’Eraserhead et Inland Empire, aux deux extrêmes de sa filmographie.

Nous sommes soudain dans la maison des Palmer, où Sarah regarde seule la télévision, fumant cigarettes sur cigarettes, de nombreuses bouteilles, d’alcool semble-t-il, sur la table. Les images sur l’écran de télévision sont celles d’un tigre attaquant un autre animal, violemment, de nuit.

La scène s’arrête là, et nous passons alors au Bang Bang Bar. A l’intérieur, nous retrouvons Shelly avec ses amies. Elle parle de sa fille – l’a-t-elle eue avec Bobby ? On ne le sait pas encore. Shelly s’inquiète du petit ami de sa fille : elle ne le sent pas… Au Bang Bang Bar, James apparaît aussi, accompagné d’un jeune homme (son fils ?). Shelly le voit, supposant qu’il jette un regard amoureux à l’une de ses copines. Shelly leur explique que James « est cool », et qu’il a eu un accident de moto. Shelly échange un regard avec un autre homme, inconnu, qui lui fait un signe. Derrière, au bar, on reconnaît (pour les fans) l’acteur Walter Olkewicz qui incarnait Jacques Renault dans les premières saisons. Au générique de fin, il apparaît en tant que Jean-Michel Renault. Il semble que nous soyons, plus que jamais, de retour à Twin Peaks ! Sur scène, les Chromatics interprètent une chanson, dont les paroles disent : « pretending that we’re leaving this town ».

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3. CALL FOR HELP

Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

L’agent Cooper s’échappe de la Black Lodge, mais se retrouve dans un autre univers inconnu. Son double maléfique est pris de vertiges. Un autre double, Dougie, semble au plus mal lui aussi. 

Critique :

Après deux épisodes qui partaient dans une foule de directions, « Call for help » semble presque plus classique. L’épisode se concentre sur Cooper, dans son voyage entre les mondes. L’introduction le montre à nouveau en train de chuter dans l’espace (image qui évoque la réplique de Laura Palmer dans Fire walk with me : « on tomberait de plus en plus vite dans l’espace jusqu’à exploser »).  Cooper se retrouve alors au balcon d’un bâtiment immense. La manière dont son corps atterri évoque les effets spéciaux de Eraserhead, remis au goût du jour des effets numériques. Cooper fait face à une mer violette. Il entre, et découvre une femme aux yeux recouverts de chair. La femme semble asiatique (une réminiscence de Josie Packard ?). Elle veut lui parler, n’y parvient. Une machine obsédante fascine Cooper. Toute la scène est montée avec un effet d’aller-retour d’images très perturbant. Cooper et la femme sortent, l’effet s’arrête, et ils se retrouvent dans l’espace, sur une plateforme volante. La femme semble se sacrifier en appuyant sur un levier, avant d’être projetée dans l’espace. Puis, dans l’espace, une forme flottante apparaît. C’est le visage de Garland Briggs, qui prononce « Blue Rose ». La Rose Bleue, déjà vue dans Fire walk with me. En faisant apparaître Garland Briggs, par la magie du montage, David Lynch continue son travail de réincarnation des disparus de la série (après avoir fait réapparaître Phillip Jeffries/David Bowie vocalement dans l’épisode précédent).

Quand Cooper redescend, il trouve une seconde femme, devant une cheminée. Cooper retrouve la machine, numérotée d’un 3, émettant des sons étranges. Dans le monde réel, Mister C. est au volant de sa voiture dans le désert. Il est pris de vertiges. Le bon Cooper entre alors dans la machine, comme aspiré par la lumière qu’elle émet. Son corps se déforme, disparaît dans le métal. Ne reste que ses chaussures – encore un effet loufoque et déstabilisant à la Eraserhead. Dans le désert, Mister C. a un accident. Les rideaux rouges lui apparaissent. Il se retient de vomir. Plus loin, dans un village du désert du nom de Rancho Rosa, un autre double de Cooper apparaît : Dougie. Il a une coiffure ridicule, un peu de ventre, des vêtements colorés. Il porte la bague de jade verte… celle vue dans Fire walk with me, et que convoite Mister C. Son bras gauche est soudainement « mort » (comme à la fin de la saison 2). Il est avec une prostituée, d’une grande beauté. La jeune femme part sous la douche, et pendant ce temps, Dougie/Cooper est lui aussi pris d’un malaise. Il vomit. Il est transporté dans la Black Lodge. Là, le Manchot récupère la bague. Dougie « désenfle », se désintègre (le visage disparaît dans une fumée noire, encore façon Eraserhead), et se transforme en bille dorée. Dale Cooper retourne alors dans le monde réel par les prises électriques (! ), dans son costume du FBI. Il se réveille donc dans cette maison, avec cette prostituée, apparemment amnésique. Il retrouve dans sa poche la clé de sa chambre d’hôtel du Grand Nord, celle de 1991… Son double maléfique, Mister C. semble bien mort, et les policiers sentent une odeur intenable dans sa voiture. Probablement la matière qu’il a vomie, apparemment un mélange de « garmonbozia » et d’huile noire.

En quittant Rancho Rosa, en voiture avec la prostituée, Cooper évite par chance d’être vu par des snipers qui l’attendent. Comment ? En se baissant pour ramasser la clé de la chambre d’hôtel du Grand Nord. Ce retour de Cooper à la réalité, aux côtés de la prostituée, donne lieu à une bonne touche d’humour, réussie. Lynch nous montre aussi une courte scène avec une voisine à Rancho Rosa, visiblement droguée car piquée de partout, hurlant en boucle « 119 ! ». Son fils observe par la fenêtre l’approche des snipers.

A Twin Peaks, Hawk arrive avec le café et les donuts. Un nouveau signe est posé sur la porte : un dessin de donut et le mot « disturb » (« donut/do not disturb »). La scène qui suit est placée sous le signe de l’humour que l’on connaissait avec Lucy et Andy. Là, Lynch et Frost marchent sur un fil en cherchant à recréer la mécanique de ce duo vingt-cinq ans plus tard. Et c’est réussi. Un humour basé sur la répétition et la lenteur. Tout comme dans la scène suivante, qui montre le Dr Jacoby repeindre ses nouvelles pelles à la bombe, dorée, accrochées à un système artisanal et complexe. Toujours aucune explication sur son projet. On est heureux de voir que Lynch et Frost se permettent ces « à-côtés » doucement burlesques.

Cooper est abandonné par la prostituée dans un casino. Se déplaçant comme un pantin amnésique, il répète les quelques mots qu’il vient d’entendre dans la bouche de la jeune femme : « call for help ». Il tend un billet de 5 dollars, que lui a donné la jeune femme, pour quelqu’un lui porte secours. Mais les employées pensent qu’il veut jouer, et le mènent aux machines. Là, Cooper gagne coup sur coup, tandis qu’il est pris de visions étranges de la Black Lodge, apparaissant en surimpression sur des panneaux de jeux.

A Philadelphie, on retrouve Gordon Cole et Albert Rosenfield en réunion, entourés de plusieurs collègues du FBI. Lynch, dans son rôle de Gordon, présente (encore) une nouvelle affaire. Cette fois, un homme criant son innocence dans le meurtre de sa femme, et laissant aux policiers une série d’indices pour les mener au véritable assassin : une photo de filles en maillot de bain, une d’un enfant, une pince coupante, une mitraillette… Est-ce une affaire d’importance, ou un nouveau pas de côté burlesque ? Le spectateur hésite entre concentration et relâchement. On découvre, autour de leur table, l’agent Tammy Preston, ou Tamara, introduite dans le livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks. Elle leur présente l’avancement dans l’affaire de New York. La police locale ne sait rien de ce qui a pu se passer, ni même qui était le propriétaire de ce laboratoire où deux victimes ont été trouvées, Sam Colby et Tracey Barberato (vus dans les épisodes précédents). Tammy a récupéré les images vidéos enregistrées, autour de la boîte en verre : la nuit de leur mort, une forme spectrale y apparaît. « What the hell ? » s’exclame Gordon Cole, ironiquement joué par Lynch, comme si le cinéaste lui-même ne comprenait rien à son histoire ! Soudain, un appel leur apprend que Cooper a été retrouvé…

L’épisode se conclue, comme le précédent, par un concert au Bang Bang Bar. Cette fois, un groupe folk-country, les Cactus Blossoms. Jusqu’à présent, la série livre aucun nouveau thème d’Angelo Badalamenti, uniquement des nappes sonores inquiétantes (peut-être fruit du sound-design de David Lynch plus que d’Angelo Badalamenti), et des morceaux de musiques pop, electro ou country. Comme si, tant que Dale Cooper n’était pas de retour à Twin Peaks, quelque chose manquait.

Cet épisode offre encore un rôle en or pour Kyle MacLachlan, tantôt Cooper dans la Lodge, Mister C. le double maléfique, Dougie clone ringard et pathétique, puis, un Cooper amnésique projeté dans le monde réel. « Call for help » nous mène dans des zones inattendues, tant par son introduction totalement surréaliste et abstraite, que par la seconde partie de l’épisode presque comique, délirante. Jusqu’à présent, Lynch et Frost font le choix de nous égarer, hors de nos zones de confort, et hors de Twin Peaks. On ne retrouve pas l’immersion dans la bourgade, comme dans les premières saisons (où chaque épisode couvrait 24 heures de la vie de la ville). Est-ce en attendant que Cooper sorte de sa folie, de son amnésie ? Ou bien, toute la série sera-t-elle aussi alambiquée et surprenante ? Dans tous les cas, elle demande au spectateur de s’y engouffrer sans préjugés, comme souvent chez Lynch. Un fan connaisseur des autres œuvres du cinéaste aura d’ailleurs plus de facilité à accepter ce grand bazar, plutôt qu’un fan pur et dur de la série d’origine. 

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4. …BRINGS BACK SOME MEMORIES

Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Cooper/Dougie, toujours amnésique, est en limousine par un chauffeur du casino, chez lui, où l’attend son épouse. Pendant ce temps, Gordon, Albert et l’agent Tamara retrouvent Cooper « Mister C. » en prison dans le Dakota du Sud. A Twin Peaks, le Sherif Frank Truman suit l’enquête de Hawk. Ce dernier suit la piste de la Dame à la Bûche autour de "la pièce manquante" concernant Cooper.

Critique :

Lynch et Frost continuent de nous surprendre, pour le meilleur, si tant est que le spectateur accepte de se perdre dans ce nouveau labyrinthe Twin Peaks. Après l’épisode 3 Eraserhead-esque dans sa première partie, l’épisode 4 « Brings back some memories » est ancré dans le réel. Un réel assez comique, d’abord. Nous retrouvons Dougie/Cooper au casino, où son amnésie et son don pour gagner tous les jackpots donne lieu à une rencontre cocasse avec le directeur des lieux. Dougie est ramené chez lui en limousine, un sac de dollars sous le bras. La recherche de sa maison avec le chauffeur est un nouveau moment d’attente comique Lynch-éen. L’attente se prolonge, quand le chauffeur reste aux côtés de Dougie sur le pas de la porte… Pendant ce temps, un hibou vole au-dessus de leur tête. Finalement, son épouse sort de la maison, en furie. Une autre épouse Américaine typique et cliché, après Mrs Hastings dans les premiers épisodes. Cette fois, Madame Dougie Jones est incarnée par Naomi Watts ! Ses retrouvailles avec son épouse donne lieu à une nouvelle scène tristement comique. Ces nouveaux épisodes ont presque quelque chose de politique. Comme le directeur de Showtime l’avait dit, ce nouveau Twin Peaks a quelques résonnances avec l’Amérique de Trump. Les scènes au casino, où Cooper amnésique est entouré de zombies, évoquaient déjà un appât de l’argent qui tourne à la folie. Là, le changement d’attitude de son épouse, qui passe du désespoir à la joie en voyant les billets de banque, devant son mari qui pourrait être atteint d’Alzheimer, est aussi sordide. Cooper/Dougie, lui, ne peut répéter que quelques mots. Ces mots, comme « Home » ou « My life », semblent comme des appels de la mémoire de l’Agent Cooper, qui cherche à émerger. Le titre de l’épisode, « Brings back some memories », n’est pas anodin dans tout cet épisode. Le hibou, symbole de la série d’origine, qui fait sa réapparition au-dessus de la tête de Cooper/Dougie, en est un signe important.

Et, dans la scène suivante, les souvenirs sont aussi rappelés : Gordon Cole retrouve Denise Bryson. David Duchovny enfile la perruque et la robe pour reprendre son rôle, apparition culte de la saison 2. La scène n’apporte pas beaucoup d’éléments à l’intrigue, et semble avoir un intérêt à un autre niveau de compréhension. Cette rencontre donne lieu à une forme de retrouvaille de Gordon/Lynch avec le passé de la série, et l’humour qui la constituait. Gordon l’informe qu’ils ont retrouvé l’Agent Cooper, et la conversation s’oriente autour de la jalousie de Denise envers la jeune et jolie agent Preston. Au final, Denise dit « faire confiance » à Gordon, et être certain qu’il suit la piste de « quelque chose d’énorme ». « Enorme ! », répète Gordon. Un échange qui semble être là pour rassurer le spectateur. Lynch dans son rôle de Gordon tient d’ailleurs une place importante dans cet épisode, et semble constituer, avec Albert et Tamara, un nouveau trio d’importance. Comme si Lynch, en se montrant autant, voulait montrer à quel point il assume sa nouvelle création.

A Twin Peaks, la même nuit, Lucy tombe à la renverse en voyant Frank Truman. En effet, Lucy semble perturbée par ces nouveaux téléphones mobiles : Truman était au téléphone avec elle, et maintenant il est devant elle. Lucy et Andy semblent être les deux seuls personnages à n’avoir absolument pas changés, comme l’incarnation, à eux deux, de la nostalgie des premières saisons. Le shérif Truman, lui, n’est plus le même. Il s’agit de Frank, le frère de Harry. Il est interprété par Robert Forster (qui aurait dû jouer Harry Truman, dans la série originelle, avant d’être remplacé par Michael Ontkean !). Harry Truman, lui, est « malade » (on le sait depuis l’épisode 1). L’existence d’un frère est une pièce introduite dans le roman de Mark Frost, The Secret history of Twin Peaks. D’ailleurs, cet épisode est celui qui recoupe le plus avec le livre, pour le moment. La scène suivante, aussi, délivrera quelques informations sur le Major Briggs, correspondant au livre de Frost : le Major est bien le dernier à avoir croisé l’Agent Cooper, avant de mourir dans l’incendie qui a ravagé son observatoire.

Cette information nous est donnée par Bobby Briggs, qui réapparaît donc dans cet épisode 4… en agent de police ! Les choses ont un peu changé, au commissariat. Désormais, il y a un plus grand nombre de collègue (même si, dans la série originale, des figurants faisaient souvent leur apparition à l’arrière-plan). Et, surtout, une salle de vidéo surveillance sert à surveiller la ville. A nouveau, ce regard plus volontairement politique posé sur l’Amérique moderne. Bobby, d’ailleurs, semble fatigué de ne surveiller que des ragondins et des écureuils. Cependant, un événement un peu plus important est arrivé : un adolescent est mort d’overdose à l’école. Evenement qui aura peut-être, ou non, son importance, mais qui rappelle la mort de Laura Palmer, et les trafics du One Eyed Jack de la série d’origine. Bobby assure au Shérif Frank Truman qu’il aurait forcément repéré des trafiquants venus du Canada. Bobby semble avoir suivi le chemin qu’il prenait à la fin de la saison 2, dans les pas de son père.

Les souvenirs de l’époque de Laura Palmer sont bel et bien ravivés dans cet épisode intitulé « Brings back some memories », quand Bobby pénètre dans la conference room, où il constate que Hawk a ressorti tout le dossier Laura Palmer. Bobby croit voir un fantôme fasse à la photo de Laura, et se met à pleurer. Soudain, le Bobby des années 90 ressurgit sur son visage, dans ses expressions, son phrasé. Et le thème de Laura Palmer, si culte, refait son apparition pour la première fois. « Mec, ça ramène des souvenirs », bredouille-t-il sous les larmes, sous le regard ému de Hawk, et de Andy et Lucy qui se prennent la main. Une scène absolument magistrale. La musique de Laura Palmer continue, et couvre la scène de ses nappes sombres, quand les collègues évoquent la disparition de Cooper. Cette présence du thème principal vient réincarner Twin Peaks pour de bon.

Au dehors, Frank Truman rencontre le fils de Lucy et Andy, Wally. Il est incarné par Michael Cera. Une scène tout à fait improbable, toujours dans l’esprit du ressort comique du duo Andy-Lucy, désormais trio avec Wally. Le regard de Frank Truman rappelle celui de son frère Harry dans les premières saisons : désabusé, impatient d’arriver au bout de cet échange sans queue ni tête.

Le lendemain matin, le réveil de Dougie/Cooper donne lieu à des scènes toujours aussi improbable. Les vêtements de son double sont trop grands pour Cooper. Mais, de l’humour, on passe soudain à l’angoisse, quand la Black Lodge réapparaît dans la chambre de Dougie, en surimpression. Le manchot lui dit : « vous avez été piégé », en lui montrant la bille dorée extraite du corps de Dougie. Oui, il semble qu’un esprit maléfique ait fait revenir Cooper au monde réel en lui volant sa mémoire. Et, est-ce bien le monde réel ? Dans quelle dimension se situe ce troisième double, Dougie, son épouse et son fils ?

Quelques images plus tard, Dougie est angoissé à l’idée d’aller uriner – un humour potache qui rappelle l’enlèvement du major Briggs dans la saison 2. En se tournant vers le miroir, Cooper/Dougie se contemple avec fascination. Une musique éthérée apparaît… A nouveau, les souvenirs ressurgissent – ici, ceux de la fin de la saison 2.

Dougie descend au rez-de-chaussée de sa maison. Son amnésie fait rire son fils, et une musique jazz (Take Five de Dave Brubeck) couvre la scène, idée géniale qui provoque nos rires en même temps que notre malaise. Sa cravate sur la tête, Dougie/Cooper réapprend tous les mouvements de la vie quotidienne, et des éléments du passé de Cooper surgissent : il imite son fils, qui lève le pouce (signe culte de l’agent Cooper). Il boit aussi, à nouveau, du café, pour la première fois depuis son retour. Fasciné, il répète : « café… ». Mais il le crache, violemment, en hurlant « Hi ! ».

A Buckhorn, de nuit, l’enquête se poursuit. Le double cadavre découvert (une tête de femme, la libraire, un corps d’homme, inconnu) délivre quelques nouveaux indices. Les analyses ADN de l’homme inconnu donnent lieu à une identification, mais bloquée, car il s’agirait d’un militaire. Qui est ce militaire mort et décapité ?

De jour, à nouveau, Gordon, Albert et Tamara, partent vers le Dakota du Sud pour retrouver Cooper. Leur voyage en voiture donne lieu à un nouveau gag à la Tournesol, quand Albert tente d’expliquer que Tamara est malade en voitures (« car-sick »), et que Gordon croit l’entendre parler de Cosaques. Arrivés en prison, les enquêteurs locaux expliquent qu’ils ont trouvé, dans la voiture de Cooper de la cocaïne, une arme, et une patte de chien. Ils analysent encore la substance vomie par Cooper. Le trio rend ensuite visite à Cooper, le double maléfique, alias Mister C. Plus que jamais, les traits de Bob (Frank Silva, dans les premières saisons), semblent inscrits sur le visage de Kyle MacLachlan, terrifiant dans son incarnation maléfique. Pervers, le double maléfique prétend être heureux de retrouver son supérieur Gordon. Mais sa voix est terriblement grave, inquiétante. Albert Rosenfield semble terrifié face à l’image de son collègue. On se rappelle que Rosenfield a vu Bob s’échapper du corps de Leland, dans la saison 2… Une scène absolument glaçante.

Le trio sort prendre l’air. Au dehors, la lumière est bleutée, irréelle. « Rose Bleue », prononce Rosenfield. « Plus bleu que jamais », dit Gordon. Encore une fois, l’horrible tension de ce moment se mêle à quelques notes d’humour. Gordon demande à Tamara de s’expliquer, ce qui permet à Albert et Gordon d’avoir un regard macho sur sa silhouette qui s’éloigne. Puis, Gordon amplifie « au maximum » son oreillette de déficient auditif, pour chuchoter avec Albert. Le mixage audio du film change, le son ambiant devenant plus fort – idée géniale de Lynch, grand Maître des Sons (« écoutez les sons », phrase du géant dans le premier épisode). Ce changement de réglage audio permet donc aux deux collègues de parler plus bas, et la scène se fait alors très dramatique. Une nappe angoissante envahie le fond sonore. La réaction d’Albert n’était pas normale, face à Cooper. Albert confie avoir autorisé Phillip Jeffries (David Bowie, dans Fire walk with me) a donner certaines informations à Cooper. Cette information, c’était le nom d’un agent, à Columbia. Quelques jours plus tard, cet homme est mort. Le visage de Gordon/Lynch, plus buriné avec l’âge, se décompose, tandis qu’il songe : « Cooper and Phillip… what the hell ? ». L’échange se termine autour d’une promesse : Gordon et Albert doivent retrouver « une personne bien précise » pour examiner Cooper. Albert sait où « elle » boit des verres. Qui sera cette protagoniste, qui semble bien connaître Cooper ?

L’épisode pourrait se conclure sur cette dernière scène, en cliffhanger. Ce qui est le cas, narrativement parlant. Mais Lynch a pris le parti de conclure tous ces épisodes, depuis l’épisode deux, par un concert au Bang Bang Bar. Cette fois, c’est le groupe Au Revoir Simone. Ces dernières scènes amènent les conclusions de chaque épisode en douceur, plus subtilement que dans la série d’origine.

La chaîne Showtime, sûrement en accord avec Frost et Lynch, a décidé de diffuser ces quatre premiers épisodes en ligne dès le 21 mai. Ce bloc de quatre épisodes est en effet un parfait premier chapitre du retour. Cet épisode 4, « Brings back some memories », continue de nous ramener progressivement à Twin Peaks. Après plusieurs pas de côté dans les trois premiers épisodes, à Buckhorn, à Las Vegas, à New York, et une temporalité difficile à saisir, la série semble retourner de plus en plus vers une chronologie plus classique et se resserrer autour de quelques lieux. Dans ce quatrième épisode, les scènes de jours et de nuit s’alternent avec un plus grand classicisme, laissant peut-être entrevoir un retour à la chronologie quotidienne des premières saisons, centrée sur Twin Peaks – même si, bien sûr, l’inverse est possible ! Le retour progressif des anciens personnages est d’une élégance absolue. Au lieu de nous bombarder des visages connus comme des friandises pour fans, Lynch et Frost donnent à chacune de leurs réapparitions un caractère sacré. La réapparition de Bobby Briggs, par exemple, est un moment magique – d’abord de dos, hélé par le Shérif, comme s’il était encore un jeune bad boy traînant dans les couloirs du commissariat. Puis, se retournant, révélant sa veste d’agent de police ! Enfin, cet instant magique où il retrouve le visage de Laura Palmer, et nous l’âme des premières saisons grâce à la musique de Badalamenti.

Ce progressif retour à Twin Peaks s’exécute comme un rite magique. Nous parcourons le monde, en tout cas plusieurs villes des Etats-Unis, et tout semble relié à Twin Peaks d’une manière mystérieuse et ésotérique. Un tour de magie nécessaire pour « réincarner » la série, comme Lynch et Frost réincarnent nombre de morts en quatre épisodes. Le premier épisode est dédié à la mémoire de Catherine Coulson (décédée d’un cancer après le tournage, faisant ses adieux en Log Lady chauve) et à Frank Silva (Bob, réapparaissant par extraits de l’ancienne série mais aussi dans l’incarnation de Kyle MacLachlan). L’épisode 3 est dédié à la mémoire de Don S. Davis (le Major Briggs, réincarné par truquage, son visage apparaissant dans les étoiles), et à Miguel Ferrer (décédé lui aussi d’un cancer, présent dans la saison 3 en Albert Rosenfield). Enfin, il y a David Bowie, lui aussi battu par le cancer, réincarné par la voix au téléphone et les dialogues qui mentionnent son personnage, Phillip Jeffries.

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5. CASE FILES

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Cooper, toujours piégé dans la vie de Dougie Jones, est mené à son travail, dans un grand cabinet d’assurances, par son épouse. A Rancho Rosa, des tueurs à gage sont toujours sur sa trace, tandis qu’à Twin Peaks, Hawk et Andy continuent leurs recherches. Au Pentagone, on ouvre une enquête autour des empreintes de Garland Briggs retrouvées à Buckhorn, malgré le décès du Major il y a vingt-cinq ans. Au Double R, Shelly peut compter sur Norma pour se confier : sa fille Becky sort avec Steven, un jeune camé minable…

Critique :

Ce cinquième épisode, Case files, montre à quel point Lynch et Frost vont au bout de leurs idées, quitte à les mener loin dans l’absurde. Les deux co-auteurs sont obligés d’aller au bout de leurs délires : il leur est impossible de faire les choses à moitié, car cette nouvelle saison doit être forte et imposer de nouvelles idées « cultes », pour ne point pâlir face aux mythiques premières saisons. Et des idées vouées à devenir culte, il y en a, dans ces cinq premiers épisodes.

D’une part, par nombre de détails comiques. Petit à petit, la série retrouve le dosage entre l’humour et l’horreur, tel qu’on le connaissait dans les deux premières saisons. Case files révèle par exemple l’usage des pelles fait par le Dr Jacoby : il tient en fait une chaîne vidéo sur internet, par webcam, totalement délirante, et vend ces pelles dorées pour « se sortir de la merde » à 29$99.

L’humour est introduit aussi dès l’une des premières scènes, quand l’agent Talbot, à Buckhorn, présente les résultats de son examen légiste du corps sans décapité : « la cause de la mort, je crois qu’on lui a coupé la tête… et oui, je fais toujours du stand-up le week-end ». Autre moment surréaliste dont l’humour fait mouche : le café d’un employé d’assurance est remplacé par un latte au thé vert, et la colère de cet employé se transforme en sourire béat voire coquin. Citons enfin la scène entre Frank Truman et son épouse. Le shérif reste totalement impassible devant sa femme, odieuse, qui ne cesse de l’accabler de tous les maux, avant de finir par conclure, face au silence de son mari : « tu es im-pos-sible ! ». Une scène qui évoque celle du film Une Histoire vraie, dans laquelle Alvin Straight restait sans mot dire devant une automobiliste enragée d’avoir écrasé un cerf.

L’autre forme d’humour typiquement Lynch-éenne, c’est cet humour basé sur l’étirement, l’épuisement des situations jusqu’à l’absurde, hérité peut-être lointainement de Samuel Beckett. La force de l’épisode Case files tient justement à l’étirement de l’intrigue de Dougie. Cooper est piégé dans ce personnage amnésique, ni Dougie, ni totalement lui-même. Des réminiscences de sa vie de Cooper lui reviennent, mais par bribes, comme à une personne atteinte d’alzheimer. Toutes ces séquences sont donc à la fois tragiques et hilarantes. Lynch pousse ici au paroxysme son concept d’attente. Depuis trois épisodes, notre héros est un légume, et nul ne sait ce qui pourrait le sauver ! A cette situation s’ajoute un regard sur notre société, celle en dehors de Twin Peaks, de ces bureaux où tout le monde agit poliment envers le pauvre Dougie, sans jamais se moquer, mais sans jamais vraiment s’inquiéter pour lui non-plus. Personne, pas même son épouse (les épouses sont décidemment mal vues dans cette nouvelle saison) ; elle ne lui demande pas ce qui lui est arrivé, et ne veut pas vraiment le savoir. Car Dougie était probablement un être invisible, « plouc » qui ne s’intéressait réellement à personne, ne pensant qu’aux jeux et aux prostituées, et qui par conséquent n’intéressait personne non-plus. Etait, car Dougie est-il toujours de ce monde, ou bien Cooper a-t-il pris sa place ? Dougie est-il mort dans la Lodge, piégé par le machiavélique Mister C. ? Un flottement perturbant, qui semble nous mener à une conclusion peut-être tragique. Dans une scène troublante et très émouvante, Cooper/Dougie regarde « son » fils, et se met soudain à pleurer, apparemment sans raison. L’émotion est redoublée par une musique éthérée, nouveau thème d’Angelo Badalamenti qui fait son apparition.

Cette idée de dédoublement physique de Cooper – son corps possédé par Bob d’un côté, et son âme réincarnée en Dougie de l’autre – poursuit à la puissance mille l’expérimentation visuelle de la fin de la saison 2 (le dernier épisode, qui montrait pour la première fois Dale et son double). De même, l’attente frustrante de voir quelqu’un venir en aide de Dougie rappelle les longues premières minutes de la saison 2, où nous retrouvions Cooper sur le point de mourir dans son hôtel, sans que personne ne vienne l’aider, si ce n’est un vieux serveur aux gestes ralentis.

Ce cinquième épisode contient beaucoup d’éléments, complexes, dont le spectateur est bombardé. Après des premiers épisodes très oniriques et « atmosphériques », dont un épisode 3 proche par moment du délire visuel d’Eraserhead, cet épisode Case Files renoue avec l’atmosphère policière de la saison 1 de Twin Peaks. D’ailleurs, depuis la sortie de Cooper de la Lodge dans l’épisode 3, chaque épisode semble plus chronologique, de moins en moins décousu, et se déroulant sur 24 heures, comme la série d’origine (ici dans l’épisode 5, quelques scènes de nuit laissent place au cœur de l’épisode de jour, puis à nouveau à quelques scènes de nuit).

De plus, cet épisode Case Files est le premier à proposer de nouvelles musiques d’Angelo Badalamenti : le thème éthéré et triste sur la scène de Cooper/Dougie pleurant devant l’enfant ; un court thème jazzy dans les bureaux de Dougie ; un thème sombre dans les bureaux de Las Vegas ; quelques notes cuivrées surprenantes lors de l’explosion de la voiture. A ces musiques de Badalamenti s’ajoutent deux morceaux de Johnny Jewell, jazzy et mélancoliques, en introduction (« The Flame ») et en conclusion de l’épisode (« Windswept »). Lynch déjoue encore nos habitudes, puisqu’aucune nouvelle musique « originale » instrumentale n’était vraiment apparue dans les quatre précédents épisodes (uniquement quelques sons de nappes basses, de brefs extraits de l’ancienne B.O., et des morceaux pop). La première scène de Case Files, sur fond de rap/hip-hop, montre bien comment Lynch cherche à nous surprendre et notamment grâce à la musique.

Quant aux concerts du Bang Bang Bar, s’ils concluaient depuis l’épisode 2 chaque épisode, cette fois, la scène de concert est au milieu de l’épisode. Le spectateur croit alors l’épisode déjà terminé, par conditionnement du montage, depuis trois épisodes. Mais, comme pour nous dire que rien n’est jamais sûr dans le monde de Twin Peaks, la caméra se tourne vers les clients du bar et la scène se poursuit. Il y a un jeune homme, et un groupe de filles. Le jeune homme s’avère un être malveillant, et agresse l’une des filles. Ce personnage est crédité au générique de fin sous le nom de… Richard Horne. Un fils ou petit-fils de Ben ? Audrey serait-elle sa mère ? Et son prénom, Richard, est-il en lien avec les indices du géant dans l’épisode 1 (« Richard & Linda ») ?

Richard est joué avec brio par Eamon Farren, acteur qui parvient à créer une aura de terreur autour de son personnage malgré son jeune âge, évoquant le Frank Booth de Blue Velvet joué par Dennis Hopper (Eamon Farren était déjà l’excellent interprète du film Chained de Jennifer Lynch, la fille de David Lynch). Et, tandis que Richard agresse la fille venue lui demander « du feu » pour sa cigarette, sur scène, la musique est rock et les lumières deviennent stroboscopiques – motif visuel récurrent chez Lynch annonciateur du passage dans un monde terrifiant.

Le groupe d’amies à table pourrait être, vingt-cinq ans plus tard, des doubles de Laura, Donna, Maddy… On pressent que les éléments vont se répéter, comme si ce nouveau Twin Peaks jouait à la fois de l’amnésie (Cooper coupé du monde dans une autre ville, perdu), et de la renaissance, de l’éternel recommencement (les nouveaux personnages voués à mourir comme les anciens). Qui sera la nouvelle victime des forces maléfiques, tapies dans la forêt de la Twin Peaks et dans les secrets de ses habitants ?

Peut-être s’agira-t-il de Becky, la fille de Shelly Johnson ? Elle est incarnée par Amanda Seyfried, jeune comédienne au charisme magnétique. Frost et Lynch ne nous révèlent toujours pas qui est le père de Becky, mais nous montrent sa mère Shelly toujours serveuse au Double R, aux côtés de Norma devenue une belle femme d’âge mure, à l’allure plus stricte, amère, que dans le passé. Quels autres drames ont jalonnés ses derniers vingt-cinq ans, à elle ? Le livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks, sorti avant cette saison, nous en donnait un petit aperçu.

Becky sort avec Steven, un garçon mal vu par Shelly, comme mentionné dans l’épisode 2. Un camé, qui cherche un travail plus que maladroitement – donnant lieu à une scène comique où il se rend en entretien chez Mike Nelson, devenu un cinquantenaire bien rangé, travaillant derrière un bureau, et qui se voit soudainement renvoyé à l’image de l’adolescent minable qu’il était. 

Ce nouveau couple, Becky et Steven, vient rejouer comme un double du passé, celui de Shelly et Bobby. Amanda Seyfried et Caleb Landry Jones sont deux jeunes acteurs à la hauteur de ce défi. La scène dans laquelle Becky plane, après un sniff de cocaïne, en voiture, est hypnotique. La menace qui plane sur elle est connue par les spectateurs : va-t-elle sombrer comme Laura, va-t-elle se perdre dans la forêt ? Plus les éléments de l’intrigue se resserrent autour de Twin Peaks, plus l’on sent qu’un malheur va y éclater.

Lynch et Frost prouvent encore leur maîtrise du scénario, jouant aussi avec nos nerfs en distillant de nouveaux éléments tout en repoussant toujours leur résolution. Et même aux niveaux des détails, des dialogues apparemment anodins : d’épisode en épisode, des répliques évoquent le personnage culte du Shérif Harry Truman, sans jamais le montrer. Dans cet épisode, son frère Harry lui téléphone et lui demande la date des résultats médicaux, tout en disant que « c’est dur »… Harry Truman risque-t-il de mourir, hors-champ ? De même, l’épisode 4 nous promettait l’arrivée d’un personnage féminin « qui connaît bien Cooper », et qui confronterait son double Mister C. en prison. L’épisode 5 ne nous montre pas cette femme, laissant le spectateur continuer ses prospectives (Audrey Horne ? Diane la femme du dictaphone ? Annie Blackburn ?).

Nous retrouvons néanmoins Tamara Preston, étudiant avec grand soin les documents concernant l’Agent Cooper. Après un épisode où Tamara était présentée comme une fille cynique et jouant de son physique, cette nouvelle image du personnage renvoie plus à la Tamara Preston sérieuse et instruite du livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks, où elle intervenait dans les marges pour « vérifier les faits ». Tamara est intriguée par les empreintes digitales de Cooper, mais nous n’en saurons pas plus… Cette image renvoie à deux autres éléments de l’épisodes : premièrement, les empreintes du Major Garland Briggs sont bien celles du cadavre sans tête à Buckhorne. Au Pentagone, une femme est envoyée pour enquêter sur ce fait. Cependant, il semble que les empreintes de Garland Briggs soient réapparues après sa mort, déjà 16 fois en 25 ans.

Deuxièmement, l’image de Tamara penchée sur le dossier Cooper renvoie à Hawk et Andy, épluchant toujours les feuillets de l’affaire Laura Palmer, dans la salle de conférence du commissariat à Twin Peaks. Ces enquêtes parallèles donnent au spectateur le sentiment qu’elles vont toutes mener au même point : le retour de Dale Cooper à la vie, et à Twin Peaks. Une autre saynète autonome, détachée du reste, montre Jade, la prostituée aux côtés de Dougie dans l’épisode 3, retrouver la clé du Great Northern Hotel et la jeter dans une boîte aux lettres. On devine que cette clé sera celle qui débloquera la situation, mais comment ? On ne peut que l’imaginer, pour l’instant ! La clé dans la boîte nous mène, par un « cut » de montage, directement au Double R où rien ne semble avoir changé (scène dans laquelle Norma et Shelly se soutiennent moralement, face aux agissements du petit copain de la fille de Shelly). Notons que ce soutien entre deux femmes contrebalance les nombreuses scènes où des femmes apparaissent négativement, plutôt des scènes de comédie jusqu’à présent. Les maris, ou les petits copains, ne sont pas meilleurs que les épouses… Le mariage, en tout cas, semble bien être synonyme de calvaire, à travers tous les couples malheureux apparus en cinq épisodes.

Si Cooper semble donc être de plus en plus le centre de toutes les recherches, et s’il semble ressurgir très progressivement en Dougie Jones, Bob réapparaît bien lui aussi en Mister C. En prison, celui-ci se contemple dans le miroir. Et, dans un plan terrifiant, le visage de Bob se superpose à celui de Cooper… Il faut, encore une fois, saluer l’interprétation tout à fait sidérante de Kyle MacLachlan. Le travail de ses expressions, de la forme de son visage, du déplacement de son corps, lui permet d’incarner deux créatures absolument différentes, Mister C. (le Doppelgänger maléfique de Cooper), et Dougie (Cooper piégé dans son amnésie). L’un est menaçant (à la hauteur de Frank Silva dans les premières saisons), et pour l’interpréter, McLachlan raconte qu’il l’a joué comme un requin ; l’autre est pataud, amorphe, source de comédie en même temps qu’écho tragique d’alzheimer (le père de Mark Frost, Warren Frost qui incarnait le Dr Hayward, est décédé d’Alzheimer après le tournage).

Qui, de Bob/Cooper ou Dougie/Cooper, arrivera le premier à Twin Peaks ? Le Bon Cooper, sorti de son amnésie ? Ou le maléfique Cooper/Bob, peut-être évadé de prison ?

D’un côté, la vie de Dougie ne cesse de la renvoyer à Twin Peaks : clé du Great Northern retrouvé dans sa poche et mis dans une boîte-aux-lettres, et les multiples répliques de ceux qui l’entoure et les coïncidences du monde extérieur (le café). Mais, de l’autre, les forces maléfiques autour de Mr C. sont multiples. Des tueurs à gage font leur ronde à Rancho Rosa, la ville où vit Dougie (donc Cooper désormais). Ils semblent engagés par Mister C., ou serait-ce Phillip Jeffries (l’ex-agent du FBI joué par David Bowie dans Fire walk with me). Deux séquences de cet épisode 5 se déroulent à Buenos Aires, ville dont le scénario de Fire walk with me et le film des scènes coupées The Missing Pieces révélaient que Phillip Jeffries y avait fait sa dernière apparition. Ces scènes ne montrent qu’un récepteur (ou sorte de beeper), mais semble lié au « chef » des gangsters… Autre présence maléfique, les grands patrons de casinos à Las Vegas, venus tabasser le gérant du Silver Mustang Casino. Son renvoi est dû aux multiples jackpots gagnés par Cooper/Dougie. Les deux patrons gangsters, incarnés par James Belushi et Robert Knepper (deux "gueules" sans égal), pointent du doigt Cooper sur les écrans de contrôle, faisant promettre au remplaçant que cet homme ne revienne jamais dans leurs murs. Cette scène violente de passage à tabac, Lynch a l’idée géniale de la mettre en scène avec trois danseuses vêtues de rose. Les trois pin-up sont dans la même pièce, et leur attente calme et leurs mines rêveuses multiplient le trouble de la scène. Enfin, Bob lui-même apparaît, par flash mental dans l’esprit de Mister C., et par morphing de son visage dans un miroir. Bob/Cooper dit Mister C. donnant son seul coup de téléphone, en prison, est une nouvelle scène absolument terrifiante (comme celle de l’entretien passé avec Gordon Albert et Tamara dans l’épisode 4). Mister C. compose un numéro interminable, avec frénésie, ce qui déclenche des alarmes et perturbe le système électrique.

Toujours est-il que les intrigues parallèles semblent toutes se resserrer autour de Bob et Cooper : de plus en plus de personnages enquêtent sur eux, que ce soit au Pentagone, au FBI, à Twin Peaks. Et plus la série avance dans cette enquête, plus nous revoyons de scènes de vie dans la bourgade bien-aimée. Cette fois, six scènes se déroulent à Twin Peaks, avec le retour au décor du Double R (après les retrouvailles au commissariat, au Great Northern, chez Sarah Palmer et chez Margaret dans les épisodes précédents), et un bref aperçu de Nadine chez elle, et de Jerry Horn dans les bois, reliés par le show en webcam du Dr Jacoby qu’ils regardent tous deux. Le spectateur retrouve peu à peu ses marques dans ce gigantesque puzzle qu’est Twin Peaks saison 3.

Anecdotes :

  • Comme les 4 précédents épisodes, ce cinquième épisode Case files est dédié à la mémoire d’un acteur de la série. Cette fois, il s’agit de Marvin Rosand. Cet acteur interprétait Toad, le cuistot du Double R dans des scènes de Fire walk with me finalement coupées, et réapparues à l’occasion de la sortie du Blu-Ray dans le film The Missing pieces (montage par David Lynch des scènes coupées du film). Marvin Rosand apparaît donc pour la première fois officiellement dans son rôle en 2017, peu avant son décès en septembre 2015.

  • Autre apparition au Double R, très discrète, celle de la serveuse Allemande Heidi. Ce personnage était apparu dans le pilote de la saison 1 et dans l’épisode final de la saison 2 (et dans une scène coupée de Fire walk with me). On peut l’apercevoir brièvement au Double R dans ce cinquième épisode de la saison 3.

  • Apparaissant fugacement comme serveur au Bang Bang Bar, l’acteur Vincent Castellanos jouait le malfrat aux longs cheveux, tué pour son mystérieux « livre noir », dans Mulholland drive.

  • Le groupe de musique apparaissant au Bang Bang Bar, Trouble, est celui du fils de David Lynch, Riley Lynch.

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6. DON'T DIE

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Dougie est ramené chez lui par un agent de police. Son épouse, Janey-E, doit se charger elle-même de payer des dettes de jeu qu’il a contracté auprès de petites frappes. Dougie, lui, voit le Manchot réapparaître : ne mourrez pas, lui dit-il. Albert Rosenfield prend contact avec Diane. A Twin Peaks, Richard est sous l’emprise d’un gangster terrifiant, Red. Défoncé, Richard provoque un accident de voiture, et s’enfuit. Carl Rodd, le propriétaire du Fat Trout Park, en est témoin et voit une aura cosmique apparaître au-dessus de la victime… Hawk trouve la chose qui « manquait » dans l’affaire Cooper.

Critique :

L’épisode 6, Don’t die, est l’épisode carrefour. Un vrai carrefour, celui où a lieu un terrible accident. Mais aussi, le carrefour narratif de cette troisième saison. Dans Don’t Die, Frost et Lynch révèle nombre d’éléments après avoir joué avec nos nerfs et avec nos certitudes. Dans cet épisode, ils révèlent enfin qui est cette femme qu’Albert Rosenfield va consulter pour identifier Cooper, évoquée deux épisodes auparavant : il s’agit de Diane, la femme à qui s’adressait Cooper dans le passé par son dictaphone. Elle est incarnée par Laura Dern, dans un nouveau look lynchien, cheveux blonds décolorés qui rappellent la perruque de Rita dans Mulholland drive. Une première apparition mise en scène avec brio : Rosenfield est d’abord en communication avec Gordon/Lynch, au téléphone, en voiture. Gordon, à l’autre bout du fil, goûte un « très bon Bordeaux », en charmante compagnie féminine, tandis que Rosenfield doit sortir sous des trombes d’eau (on note la présence à l’arrière-plan d’un Starbucks COFFEE comme détournement d’une enseigne omniprésente aujourd’hui en forme de clin d’œil aux obsessions de la série). Rosenfield lâche un « va te faire voir Gene Kelly ! », avant d’entrer dans un bar au néon rose, le Max Von’s Bar (hommage à Max Von Sydow ?). C’est à l’intérieur qu’Albert se dirige vers une femme, dont on ne voit que le dos un long moment, avant de se retourner à l’appel de son prénom : Diane… Révélation de l’existence de ce personnage uniquement nommé, moment attendu depuis vingt-cinq ans par les spectateurs de Twin Peaks. Voir Laura Dern, actrice culte de la troupe de Lynch (Blue Velvet, Sailor et Lula, Inland Empire) rejoindre le monde de Twin Peaks donne des frissons.

L’épisode répond à d’autres attentes. Concernant Dougie, par exemple, ce personnage dans lequel Cooper est comme « coincé », ou piégé, toutes ces scènes deviennent plus réalistes et plus tragiques. Son épouse Janey-E, jouée par Naomi Watts, prend du relief – notamment lorsqu’elle règle une dette de jeu de son époux, d’une main de fer, à deux maîtres-chanteurs minables. Si Janey-E est insensible face à son mari visiblement amnésique, on comprend désormais que c’est au terme d’années d’une vie de couple impossible. L’épouse de Dougie s’est construit des nerfs d’acier, pour rester avec lui. Elle est en colère, certes, mais à peine surprise, lorsqu’elle reçoit une photo de son mari et de sa maîtresse Jade. Leur fils, Sonny Jim, a aussi plus de dialogues dans cet épisode, notamment lors d’une scène touchante où son père « effacé » vient le border. Il faut noter le talent du comédien enfant, Pierce Gagnon.

Quant à Dougie/Cooper, son sort devient de plus en plus bouleversant. L’épisode s’ouvre là où le précédent nous avait laissé, Dougie abandonné au pied de la statue. Il faudra l’aide d’un bon policier, généreux et compréhensif, pour le ramener à sa maison. Petit à petit, les éléments de la vie de Cooper lui remontent à l’esprit, et on voit venir la « mort » prochaine de Dougie, ou l’effacement, plutôt, comme dans Eraserhead. Cooper/Dougie touche le 7, trait blanc sur fond noir, des dossiers d’assurance qu’il doit traiter, et soudain le feu tricolore de Twin Peaks réapparaît… Image culte de la série d’origine qui refait son apparition. Puis, le Manchot. « Réveillez-vous… » répète-t-il à Cooper/Dougie. Puis : « ne mourrez pas », semble-t-il invoquer. L’âme de Cooper pourrait-elle s’éteindre, piégée dans une vie de légume ? La phrase prononcée par le manchot dans l’épisode 4 le prévenait peut-être de ce risque : « l’un de vous doit mourir ». Cooper doit renaître et effacer Dougie. Cela expliquerait-il les larmes de Cooper face à l’enfant, Sonny Jim ?

Don’t Die est aussi l’épisode le plus émouvant de ces premiers épisodes de la saison 3. Si la première paire d’épisodes était noire, angoissante, puis les épisodes suivants penchant de plus en plus vers l’humour absurde, ce sixième épisode laisse place aux larmes. Dans l’épisode cinq, la présence des enfants était déjà source d’émotions – tel l’enfant de la femme droguée, qui risque la mort en touchant à la bombe sous la voiture, et Sonny Jim qui fait pleurer Cooper. Dans ce sixième épisode, nous retrouvons Carl Rodd, le propriétaire d’un parc de caravanes, le Fat Trout Park – personnage introduit dans le film Fire Walk With Me. L’éternel Harry Dean Stanton l’incarne, et ses premières scènes dans cet épisode sont mémorables. Le vieil homme « traîne encore ses bottes » (comme il le disait dans Fire Walk With Me). S’il semble désabusé, il s’émerveille pourtant de la nature et… d’un enfant, qui joue, devant lui. Le spectateur s’attend, peut-être, à le voir délivrer son dernier souffle devant cette image idyllique. Mais, sur la route, dans une camionnette propulsée à 200 à l’heure, Richard Horne, le jeune homme inquiétant apparu au Bang Bang Bar dans l’épisode 5. Le jeune homme écrase l’enfant et s’enfuit. Plusieurs témoins estomaqués restent sur le bord de la route. Dont Carl. Ce vieil homme qui semble increvable (évoquant les cigarettes qu’il fume depuis 75 ans dans une scène précédente) voit mourir un tout petit garçon sous ses yeux. Alors, une lumière spectrale lui apparaît, comme le corps astral ou l’âme de l’enfant, qui flotte au-dessus de la scène puis s’élève vers le ciel. « God »… balbutie Carl. Puis, le vieil homme s’approche de la mère éplorée, et d’un regard tendre, vient éponger ses peines. Une scène qui coupe le souffle, par sa densité d’émotion et par le sentiment mystique qu’elle dégage.

La scène est musicale, et il semble que les partitions d’Angelo Badalamenti réapparaissent de plus en plus au fur et à mesure que l’émotion ressurgit. La première composition notoire était apparue sur les larmes de Cooper devant Sonny Jim, dans l’épisode cinq. Un peu comme si, de notre monde actuel sombre et cynique, il fallait suivre le « retour à zéro » de Cooper et retrouver sa mémoire des sentiments, enfouis à Twin Peaks, et la musique qui y flotte dans les airs.

Un autre aspect donne à cette scène, centrale dans l’épisode, une touche de fascination. Le tueur automobiliste, Richard, n’est pas uniquement un personnage maléfique et monstrueux comme présenté initialement. Dans Don’t die, il est présenté comme le sous-fifre d’un gangster, Red (joué par Balthazar Getty, déjà vu dans Lost Highway). Richard apparaît comme un jeune homme perdu, habité par une grande haine, et sûrement beaucoup de souffrances. Red, le gangster, le met à l’épreuve et le terrifie. Habité par cette peur et cette haine, Richard roule à toute allure pour se défouler, criant tout seul au volant des insultes à l’égard de Red. La peur est donc la raison directe de l’accident – ce mal a envahi la tête de Richard, qui n’a plus porté attention à la route… Dans cette situation, Richard rappelle un peu Laura : dans Fire Walk With Me, on voyait comment la peur/Bob, en habitant Laura, la poussait à commettre des actes mauvais, qui ne lui ressemblaient pas. Le personnage de Richard, en deux épisodes, est d’ores et déjà fascinant. 

Don’t Die joue aussi – comme toute la série Twin Peaks depuis vingt-cinq ans – de la figure du double. Ce carrefour où a lieu l’accident évoque celui où Laura avait vu Philip le Manchot, roulant à toute allure d’un seul bras à bord de sa camionnette, dans Fire Walk With Me. Le Manchot, lui, apparaît à Cooper après une image de feu tricolore. Des associations d’idées et d’images relient les scènes entre elles, comme dans un rêve (« wake up, wake up », répète le Manchot).

Autre double, le policier qui vient en aide à Dougie, au début de l’épisode, lui renvoie à sa propre image passée, celle d’agent du FBI. Ce policier, qui fait son travail avec bonté, renvoie à son double négatif, Chad, l’agent égocentrique et cynique du commissariat de Twin Peaks. Chad se moque du drame vécu par le Shérif Frank Truman et son épouse Doris, le suicide de leur fils après le traumatisme de la guerre. Ce détail renvoie le spectateur à sa propre appréhension d’une scène de l’épisode 5, dans laquelle Doris était présentée sous les traits d’une mégère caricaturale – c’est le poids des années et d’un drame, qui en a fait cette triste caricature. Et cette histoire elle aussi a un double, dans l’épisode 6, celle de Linda, femme évoquée plus tôt dans l’épisode, qui vit dans une caravane au Fat Trout Park, en fauteuil roulant des suites de blessures de guerre.

Linda, un simple nom pour l’instant, prononcé par son mari à l’adresse de Carl, mais qui résonne avec l’introduction du tout premier épisode, dans laquelle le Géant disait à Cooper : « Richard et Linda ». Comment ces deux personnages, Linda dans son fauteuil roulant, Richard le jeune homme apprenti gangster et mal dans sa peau, vont-ils être liés ? Si, bien sûr, il ne s’agit pas d’homonymies, comme souvent dans le monde double de Twin Peaks.

Don’t Die continue d’installer de plus en plus de personnages, d’intrigues, centrées à Twin Peaks. Richard et son chef gangster échangent dans ce qui semble être la scierie, l’un des lieux cultes des deux premières saisons. Carl Rodd réapparaît donc, au Fat Trout Park. Nous retrouvons même le pilier électrique « 6 », dont les courants semblaient relier le Nain avec notre monde dans Fire Walk With Me… L’épisode nous offre également une nouvelle scène au Double R, cette fois assez anecdotique et amusante (preuve que la série commence à « se poser » à Twin Peaks). Cette scène se déroule entre une cliente prénommée Miriam, Shelly et Heidi, ce personnage de serveuse seulement apparue dans le pilote et le dernier épisode de la série d’origine mais devenue culte grâce à son rire. L’épisode alterne d’ailleurs entre ces émotions, rires et larmes – notamment, aussi, quand un tueur à gage nain opère, dans une scène à la fois grotesque et gore.

Absents de l’écran, plusieurs présences maléfiques planent au-dessus des personnages. Mister C. (le double maléfique de Cooper) n’est pas présent, mais on s’attend à une confrontation entre Diane et lui dans l’épisode prochain… Le gangster, Red, semble possédé par une antité, lui aussi, capable de tours de magie impossibles, et trouble dans ses mouvements. Une autre présence maléfique, celle de Phillip Jeffries (le personnage joué par David Bowie dans Fire Walk With Me), qui continue d’être un fantôme qui envoie des messages depuis Buenos Aires – au tueur à gage nain, et à M. Todd, à Las Vegas… Bien sûr, s’il s’agit bien de Jeffries. Quand le pilier « 6 » apparaît, c’est le Nain (joué par Michael J. Anderson), ou le « Bras », devenu un arbre à tête de gomme, que l’on pense…

Son acolyte le Manchot, lui, apparaît bel et bien, pour alerter Cooper : « Don’t die ». Ce faisant, il semble opérer une série de gestes incantatoires. Un esprit protecteur, qui jouera probablement un rôle dans la résurrection de Cooper. Celle-ci n’a toujours pas eu lieue, même si, dans cet épisode, l’ancien agent revêt à nouveau son costume noir et blanc revenu du pressing… Quant à Hawk, il découvre enfin la « pièce manquante », grâce à son héritage : une porte de toilettes, au logo « Nez-Percé ». La pièce manquante : un clou de la porte. A l’intérieur de cette porte, des feuillets. S’agit-il de pages du journal de Laura Palmer ? Ont-elles été posées là, vingt-cinq ans plus tôt, par le Manchot (dans l’un des épisodes des premières saison, il subissait une crise dans ces mêmes toilettes) ? Tout semble, en tout cas, se recouper. L’attente est longue, mais elle semble nous mener quelque part. Où ? Sûrement un endroit « étrange et fascinant », comme le disait Cooper. Le spectateur est mis à l’épreuve dans cette attente, de retrouver le monde de Twin Peaks comme il le connaissait – à travers les yeux de Dale Cooper. Cette épreuve qui nous est proposée est comme celle de la Black Lodge : nous devons l’affronter avec courage et pureté. Entre temps, pendant ce voyage, David Lynch nous bombarde d’images et de sensations folles, dans ce qui s’avèrera peut-être la série la plus artistique de tous les temps, et son œuvre la plus grande.

Anecdotes :

  • Al Strobel, le comédien qui interprète Phillip Gerard/Mike/Le Manchot, a perdu son bras dans un accident de voiture. Le comédien raconte s’être vu flotter au-dessus de son corps, hésiter à partir vers une lumière, ou rester sur terre. Il dit avoir fait ce choix, et « prévenu » de là-haut un voisin de venir le secourir. En l’occurrence, un voisin a « ressenti » cet appel et est sorti devant chez lui, ce qui a sauvé la vie d’Al Strobel. Il en fait le récit dans une interview, disponible dans les bonus Blu-Ray des deux premières saisons. Est-ce cette histoire qui a inspirée à David Lynch la scène de l’accident de cet épisode Don’t Die ?

  • Red, le gangster interprété par Balthazar Getty, évoque un film qu’il aime, The King and I. Film précédemment cité dans la saison 2 par Pete, lorsque Leland en interprétait une chanson dans le restaurant du Great Northern.

  • Cooper/Dougie contemple l’affiche du match de boxe des années 50 de son patron Mullins. Sur l’affiche, la date du match est le 18 juin, date de diffusion de l’épisode suivant ! 

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7. THERE'S A BODY ALL RIGHT

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Hawk a découvert les pages arrachées du journal de Laura Palmer, dans lesquelles Annie l’incitait, par un rêve, d’inscrire : « le Bon Dale est dans la Lodge ». Frank Truman se replonge alors dans le passé de l’affaire Palmer, et de la disparition de Dale Cooper. A Buckhorne, le lieutenant Knox découvre le cadavre sans tête du Major Briggs, tandis qu’un esprit traverse le couloir. A la prison de Yankton, Diane confronte Cooper.

Critique :

Après un épisode 6 qui marquait la réapparition des larmes et de la musique dans Twin Peaks, avec un nouveau thème tragique d’Angelo Badalamenti mémorable, cet épisode 7 est celui du retour dans la ville, celui de la « récompense », pour les fans. Après 6 épisodes qui nous ont plongé dans un puzzle sombre et complexe, qui nous ont perdu dans différentes métropoles (Las Vegas, New York, et de nouvelles villes fictives comme Buckhorn ou Rancho Rosa), l’épisode 7 « There’s a body all right » poursuit la logique d’un retour progressif dans la bourgade - et dans le passé.

Les épisodes 2, 3, 4, 5 et 6 n’ont cessé de faire des détours, comme l’indique le minutage des séquences passées à Twin Peaks :

Part 1 : 9 min.
Part 2 : 8 min.
Part 3 : 7 min.
Part 4 : 15 min.
Part 5 : 20 min.
Part 6 : 22 min.  

Part 7 : 24 min.

L’épisode 7 détient donc le record, et la progression de ces minutes passées à Twin Peaks prouve bien l’idée de Lynch et Frost de vouloir nous ramener dans la ville petite touche par petite touche.

L’épisode s’ouvre dans la forêt de Twin Peaks. C’est la première fois, depuis l’épisode 1, que le spectateur se retrouve directement dans la ville éponyme. Jerry Horne est perdu dans les bois, totalement défoncé, au téléphone avec son frère Ben.

Au commissariat, Frank Truman lit les pages arrachées du journal de Laura Palmer, retrouvées par Hawk dans les toilettes. La conversation fourmille d’informations et de références aux saisons passées. Après six épisodes évoluant dans un épais mystère, Lynch et Frost récompensent le spectateur par ces informations claires, nettes et précises : il s’agit de pages arrachées au journal retrouvé chez Harold Smith (épisode « Lonely Souls » de la saison 2). Il y a 3 pages, or 4 pages avaient arrachées – une page reste donc manquante. Frank Truman, Shérif qui n’a pas suivi l’affaire que de loin, cherche à y voir clair. Une mise en abyme malicieuse de la situation des spectateurs, qui, vingt-cinq ans plus tard, doivent se replonger dans les dédales de l’affaire Laura Palmer. Selon Hawk, les pages auraient été cachées dans le commissariat par Leland lui-même (ce qui renvoie, peut-être, à la phrase prononcée par Leland dans la Lodge dans l’épisode 2 : « Find Laura »). Enfin, ces pages retrouvées sont bel et bien celles évoquées dans Fire Walk With Me, dans cette scène où Laura rêve d’Annie Blackburn, qui lui dit : « le Bon Dale est dans la Lodge ; note-le dans ton journal ». Voilà donc comment Hawk retrouvera, peut-être, Dale Cooper : par le rêve fait par Laura Palmer 25 ans plus tôt. Fascinant pont entre les scénarios d’œuvres écrites à un quart de siècle d’écart.

Frank Truman appelle son frère Harry, toujours relégué hors-champ. Harry Truman, personnage culte des saisons 1 et 2, est toujours souffrant. Et, à chaque conversation téléphonique, son état semble empirer. Si un thème surnage de ce Twin Peaks saison 3, c’est celui du Temps. Le temps, et ses qualités, parfois surnaturelles (bons dans le temps, « is it future ? or is it past ? »), et aussi du poids du temps. La Dame à la Bûche, souffrante d’un cancer, apparaît crâne rasé dans l’épisode 1 et 2. Dans cet épisode 7, Harry Truman semble être coincé à l’hôpital, et la maladie qu’il doit « combattre » est peut-être aussi un cancer ; plus tard dans l’épisode, nous verrons aussi le mari de Beverly, l’employée de l’hôtel du Grand Nord, homme gravement malade coincé dans un fauteuil roulant (là encore, il semble s’agir d’un cancer) ; enfin, nous retrouvons aussi Doc Hayward, incarné par Warren Frost, le père du co-créateur Mark Frost. Le comédien, atteint d’Alzheimer, et décédé après le tournage de la saison 3, offre un retour de son personnage par Skype interposé avec Frank Truman. La scène offre un beau décalage entre le décor intemporel et boisé du commissariat, et l’écran d’ordinateur branché sur Skype, camouflé par un système ingénieux (comme passe-temps, David Lynch adore bricoler les tables !). Quant à la conversation de Frank Truman et Hayward, elle évoque en filigrane cette mort qui approche. La fiction et la réalité se rejoignent, quand Hayward évoque ses pertes de mémoire dans le dialogue. Quant à Truman, qui cherche à en savoir plus sur l’affaire Palmer et la disparition de Cooper, il est confronté coup sur coup à deux témoins trop malades pour vraiment l’aider (son frère au téléphone, Hayward diminué sur Skype). Mais Hayward se souvient d’une chose : il y a vingt-cinq ans, il a vu Cooper à l’hôpital, et ne l’a pas « reconnu ». C’était au autre homme. Hayward évoque aussi à cette occasion Audrey Horne, dont nous apprenons qu’elle était dans un coma à la suite de l’accident de la fin de la saison 2.

Le passé semble donc difficile à raviver. C’est aussi le cas dans le Dakota, où Gordon et Albert peinent à convaincre Diane (la secrétaire de Cooper, devenue enfin personnage réel dans l’épisode précédent grâce à l’incarnation de Laura Dern). Celle-ci refuse de retourner voir Cooper, pour l’identifier en prison. Se laissant finalement embarquer, Diane est terrifiée par « Mister C. », le double maléfique de Cooper. Séquence encore magistrale, que cette confrontation de Laura Dern et de Kyle MacLachlan, le couple culte de Blue Velvet en 1988. MacLachlan est toujours aussi sidérant dans son incarnation du Mal. Laura Dern est à couper le souffle. Diane et Cooper – en réalité, Bob – ont vécu une « dernière nuit » qui a traumatisé Diane, des années auparavant. Lynch poursuit avec Laura Dern leur exploration de sentiments brûlants, transparaissant par son visage déformé et en larmes, dans la lignée de son interprétation dans Sailor et Lula et Inland Empire. Laura Dern incarne une Diane « mi sainte mi danseuse de cabaret » (comme décrite dans le livre Dale Cooper, My Life my tapes), agressive et usant pléthore de « fuck you », mais immédiatement attachante. Ses retrouvailles avec MacLachlan sont aussi émouvantes que celles avec David Lynch – le cinéaste partageant pour la première fois des scènes de comédie avec son actrice culte.

Lors de ces scènes avec le nouveau quatuor du FBI, Diane renvoie Tamara Preston à sa place de novice. Lynch et Frost semblent bien avoir deviné les réactions futures des spectateurs, de frilosité vis-à-vis de ce nouveau personnage de Tamara. La réaction de Diane vient donc répondre aux sentiments de ces spectateurs, comme si les scénaristes nous disaient : nous savons ce que vous pensez de ce personnage. De même, Lynch/Gordon Cole évoquant un détail de l’épisode 4, la manière étrange dont Cooper y prononçait « Very », prouve que les scénaristes comptaient sur les fans pour remarquer ce détail (et ce fut en effet l’objet d’une vidéo youtube et de nombreuses pages de forums analysant cet indice caché !).

Si l’épisode 7 a un motif dominant, c’est donc celui des retrouvailles. Celles de Frank et son frère Harry Truman – auront-elles lieu un jour ? Celles de Hawk avec l’affaire Laura Palmer. Celles de Diane et de Cooper aussi, terrifiante. Tout semble se recouper, se rejoindre, et c’est aussi le cas du cadavre du Major Briggs qui retrouve son identité… au cours d’une scène terrifiante où la Lieutenant Knox, du Pentagone, croise sans le voir un être venu d’ailleurs, clochard sombre et spectral (est-ce le même que celui aperçu dans l’épisode 1 ? difficile à dire… il pourrait s’agir, aussi, d’un être vu dans The Missing Pieces, les scènes coupées de Fire Walk With Me).

Ces retrouvailles, ce sont aussi celles du spectateur avec des plans cultes. Dans l’épisode 6, un plan du feu tricolore était réapparu, directement issu du pilote de 1990. De même, cet épisode 7 nous montre à nouveau les chutes de l’Hôtel du Grand Nord, la nuit, dans un plan visiblement issu de la série d’origine. La saison 3 semble bien effectuer un retour magique dans le temps, en prenant le public à rebours volontairement. Plus on avance dans la saison, plus on recule dans le temps pour retrouver le Twin Peaks d’origine.

Autre plan réapparu, celui des monts boisés perdus dans la brume. Ils nous mènent à Andy, qui attend dans la forêt un habitant des caravanes du Fat Trout Park. A 16h30 (4:30, renvoyant à l’indice du géant « 430 » ?), Andy doit retrouver cet habitant – peut-être en lien avec l’accident de l’épisode 6. Or, l’homme n’arrive pas, et ce rendez-vous manqué est un nouveau mystère. Sur cette séquence, le thème de Laura Palmer résonne, ce même thème qui hantait les saisons 1 et 2.

Autre mystère, un son, un sifflement fantomatique, qui trouble Ben Horne et sa belle employée Beverly, dans l’Hôtel du Grand Nord… Serait-ce Josie, qui hante les murs – retrouvailles paranormales avec ce personnage disparu dans la saison 2 ? Ou bien la présence surnaturelle d’esprits Indiens ? « Ecoutez les sons », disait le Géant dans l’épisode 1, et cet épisode 7 prouve encore ô combien cette phrase est importante. Plus tôt dans l’épisode 7, Gordon Cole siffle une mélodie étrange dans son bureau dans une séquence poétique et apparemment gratuite, avant d’enchaîner sur une discussion avec Albert qui révèle toujours plus de la relation ambivalente entre l’agent du FBI et son directeur. Cet instant où Gordon sifflote n’est peut-être pas anodin en lui-même : Gordon semble chercher dans les tréfonds de sa mémoire pour retrouver un air, mais les dernières notes ne collent pas… L’air ressemble à celui du film de Fellini Amarcord (film sur le souvenir), mais déformé.

Enfin, dernières retrouvailles, celles de Cooper avec sa mémoire. Tant attendu, l’élément déclencheur qui provoquera (peut-être) le retour de Dale Cooper a lieu dans cet épisode. Dougie/Cooper, sortant de son travail, fait face au nain tueur vu dans l’épisode 6. L’amnésique Dougie/Cooper redevient soudain un agent du FBI expérimenté, et désarme le tueur en quelques mouvements impressionnants. Lors de ce retour du passé, « The Arm » (l’arbre à tête de chewing-gum) réapparaît dans le bitume et hurle à Cooper de « serrer la main » du tueur. Dougie devient alors un héros médiatique, l’espace d’un instant, mais semble encore plus perdu que jamais – Cooper aurait-il retrouvé la mémoire ? Nous le serons au prochain épisode. A Twin Peaks, pendant ce temps, Ben Horne découvre grâce à Beverly la clé de la chambre 315, celle où Josie a tiré sur Cooper il y a vingt-cinq ans…

Le 7, chiffre de cet épisode, chiffre magique, et donc épisode magique, où le retour à Twin Peaks semble enfin possible. Lynch nous l’indique : nous allons désormais pouvoir perdre du temps à Twin Peaks. Vers la fin de l’épisode, un long plan fixe – de 2 minutes, comme seul peut se le permettre un auteur de la trempe de Lynch – montre le Roadhouse après un concert, vide, et un employé qui balaye. 2 minutes de « rien »… Oui, mais du « rien » se déroulant à Twin Peaks ! Cette longueur renvoie aux longs plans du laboratoire à New York, qui jouaient avec nos attentes de retrouver Twin Peaks, dans l’épisode 1. Mais cette fois, l’attente du spectateur est récompensée : au terme des 2 minutes, la caméra passe près du bar, et nous donne accès à une conversation téléphonique de Jean-Michel Renault. Ce frère Renault, que nous ne connaissions pas, est mêlé, comme ses frères dans les deux premières saisons, à une louche affaire de prostitution de jeunes femmes blondes... Le retour à Twin Peaks a bel et bien lieu, enfin.

Et ce retour est célébré par un générique final au Double R. Le restaurant est plein de clients, plein de vie, et plein de musique. Si la toute première scène au Double R (dans l’épisode 5), l’après-midi, manquait d’une musique au juke-box, cette fois un tube des années 50, « Sleepwalk », couvre à plein-volume les conversations. Le générique défile, et sous cette musique vintage, une seconde musique apparaît : un thème menaçant signé Badalamenti, issu de la saison 2. Souvenir de la série d’origine où les musiques tapissaient chaque scène, quitte parfois à même se chevaucher – à l’époque, sous les dialogues, il arrivait que deux morceaux de Badalamenti soient montés en superposition, offrant d’étranges dissonances ! C’est à nouveau le cas ici, et cette musique sombre, sous la musique pop, est associée dans nos souvenirs à Windom Earle. Une manière de dire qu’aucun souvenir des saisons 1 et 2 de Twin Peaks ne sera oublié. De l’amnésie de ces 25 ans, tout le passé refera finalement surface, par clin d’œil ou bien de manière plus importante.

Retour aux sources après tant d’amnésie, cet épisode « There’s a body all right » offre encore de grandes émotions aux fans purs et durs de Twin Peaks. Mais au-delà de ces délices scénaristiques, il s’agit encore de grand cinéma, avec de grands interprètes, une mise en scène sublime et nombre de séquences magnifiques, parmi lesquelles celle du mystérieux son qui résonne au Grand Nord, ou bien les retrouvailles de Diane et Cooper.

Anecdotes :

  • L’épisode, diffusé le jour de la fête des pères, est dédié à la mémoire de Warren Frost, le père de Mark Frost et interprète de Doc Hayward. 

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8. GOTTA LIGHT?

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Ray et Mister C. s’évadent. Ray a les cordonnées. Ils s’éloignent de l’autoroute. Rien ne se passe comme prévu… Des années auparavant, un événement imprévu a aussi provoqué une faille…

Critique :

Comment résumer ce huitième épisode « Gotta Light ? ». David Lynch a apporté à la télévision, en 2017, le choc expérimental de 2001 : L’odyssée de l’espace. Un épisode cosmique, qui mélange tous les délires visuels et sonores du cinéaste dans 50 minutes d’un voyage cosmique.

Pour autant, l’épisode débute là où nous avait laissé le précédent. La nuit, Ray et Mister C. s’évadent. Ray a les « coordonnées » qui comptent tant pour C./Bob. Ce dernier s’apprête à le tuer, mais, énorme surprise, il se fait piéger par Ray. Cooper-possédé-par-Bob se fait tirer dessus… Une image inattendue, tant cet esprit du mal semblait imbattable. Mais, l’instant d’après, tout change à nouveau : des esprits apparaissent de la forêt. Des vagabonds aux visages noircis, comme nous en avons vu dans les épisodes 1 et 7, apparaissent en surimpression, tandis qu’une lumière blanche stroboscopique strie la nuit. Ray est terrifié. Les spectres vagabonds ressuscitent Mister C., et le visage de Bob (celui du comédien Frank Silva) réapparaît magiquement.

A Twin Peaks, le groupe Nine Inch Nail joue sur la scène du Roadhouse. Ce sera la seule scène de l’épisode à se dérouler dans la ville éponyme. Cette scène de concert de métal est montée en parallèle de la réincarnation de Mister C., comme un rite diabolique. Ray, lui, s’enfuit, et téléphone à Phillip Jeffries pour le prévenir de la mort probable de Cooper… En quelques minutes, les événements ont été grandement perturbés. Cooper réincarné est-il toujours possédé par Bob ? Quel impact aura cette réincarnation ? Phillip Jeffries (David Bowie dans Fire walk with me), qui est toujours omniprésent, mais hors-champ, sera-t-il revu dans l’un des futurs épisodes ?

Nous sommes à la quinzième minute de l’épisode, quand, soudain, nous sommes propulsés en 1945, dans le désert de White Sands au Nouveau Mexique… Il fait nuit. Le désert est filmé en noir et blanc. Soudain, le premier essai de Bombe H a lieu devant nos yeux. Image sidérante, magnifiquement réalisée, sur la musique de Penderecki dédiée aux victimes d’Hiroshima. La caméra s’approche de l’explosion et s’y engouffre. C’est parti pour 40 minutes de visions hallucinantes.

Nous passons d’abord par toutes les couleurs, les formes, comme dans l’œil de l’explosion, et en même temps dans le vide intersidéral. Là, 2001 : L’odyssée de l’espace semble convoqué. En même temps, ces images cosmiques rappellent la peinture de David Lynch (qui a commencé par la peinture, avant d’animer ses tableaux pour en faire ses premiers courts-métrages dans les années 70). Et, surtout, elles sont liées à l’histoire de Twin Peaks et de cette saison 3, notamment le passage de Dale Cooper dans le cosmos dans l’épisode 3.

Nous sommes soudain devant un « conveniance store » (station service-épicerie, difficilement traduisible en français). Dans les premières saisons de Twin Peaks, le Manchot disait que lui et Bob vivaient dans un « conveniance store ». Là, une épaisse fumée, et une lumière stroboscopique, apparaissent, en même temps que des spectres aux visages noircis. Au-delà de l’expérimentation hallucinatoire, cet épisode semble nous dire que la Bombe H a ouvert un chemin entre le monde de ces spectres et le notre. Le « conveniance store », près du site de l’explosion, est cette porte entre deux mondes.

A nouveau plongé dans l’inconnu, nous voyons une créature, qui semble être celle de la boîte en verre de New York. Est-elle la « Mère », qui frappe à la porte et dont parle la Fille Américaine dans l’épisode 3 ? (« my mother is coming ! »). Elle semble pondre des œufs, dont l’un d’eux renferme le visage de BOB.

A nouveau, nous voyageons dans un l’espace, fait d’étoiles rouges, ou de bulles rouges. Sommes-nous dans un fœtus ? Une forme ronde et dorée apparaît. Nous survolons alors la mer, une mer violette (celle de l’épisode 3, très probablement). Un immense bâtiment au milieu d’une île nous fait face. Là encore, les images énigmatiques de l’épisode 3 refont surface. Dans cet immense bâtiment, éclairé de violet, la caméra s’engouffre dans une petite lucarne. Et nous repassons au noir et blanc. Une femme en tenue de cabaret, appelée Senorita Dido au générique de fin, se tient près du Géant. Lui est toujours crédité en tant que « ??? » au générique de fin : serait-il Dieu ? Un Dieu que l’on ne peut nommer ? L’épisode semble le montrer. Il contrôle les événements depuis son château, où l’on retrouve la sorte de grosse cloche de l’épisode 3. Le Géant parcourt les lieux jusqu’à un théâtre – double du théâtre Silencio de Mulholland drive (tourné très probablement dans le même théâtre). Là, le Géant revoit les images précédentes sur un écran. Il s’arrête sur l’image de BOB dans l’œuf. La femme, Senorita Dido, entre, et voit le Géant en lévitation. Sur ces images fascinantes, une nouvelle musique d’Angelo Badalamenti se joue : une musique électronique lente et majestueuse, envoûtante. Le Géant produit par sa bouche une texture dorée, fait d’étoiles scintillantes. Une lumière pleine d’âmes ? Elle rappelle l’âme du petit garçon tué dans l’épisode 6, qui s’envolait vers le ciel. De cette âme, une sphère jaune s’extraie et flotte jusqu’aux mains de la Senorita Dido. A l’intérieur, le visage de Laura Palmer. « Laura est la clé » disait la Dame à la Bûche dans son introduction du pilote de la saison 1. Elle est envoyée sur Terre, à travers l’écran de projection, par le canal d’un saxophone géant.

Sur Terre, nous passons alors au 5 Août 1956. Toujours un désert du Nouveau Mexique. Un œuf éclot. Un cafard-crapaud ailé en sort. Créature dégoûtante, évoquant le bébé gluant de Eraserhead. Lynch utilise toutes les technologies, artisanales et numériques, anciennes et modernes, pour créer son trip hallucinatoire. Ici, la créature numérique est contrebalancée par l’usage du noir et blanc.

Plus loin, dans un village près du désert, un jeune garçon et une jeune fille, adolescents, discutent et se séduisent. La jeune fille découvre une pièce de 5 cents au sol, côté face, ce qui semble la ravir. Ces pièces de 5 cents semblent avoir une importance dans la saison 3 (avec la scène de Red et Richard dans l’épisode 6 ; on peut voir aussi ces mêmes pièces dans le cercle de feu du Manchot dans la première saison de Twin Peaks).

Pendant ce temps, un spectre déambule dans le désert. Plusieurs autres spectres apparaissent sur la route, à la grande surprise d’un couple d’automobilistes. Le spectre, terrifiant (il semble être celui de l’épisode 1), leur demande s’ils « ont du feu », à plusieurs reprises. Les automobilistes parviennent à prendre la fuite.

Puis, ce spectre se rend dans les studios de la radio locale, où il tue la standardiste puis l’animateur radio. Se saisissant du micro, il délivre un message hypnotique, en boucle : « Ceci est l’eau, et ceci est le puits… Buvez et descendez. Le cheval est le blanc des yeux et l’obscurité à l’intérieur. » Plusieurs villageois s’évanouissent en écoutant ce message à la radio. La fille adolescente, dans son lit, s’endort aussi à son écoute. Alors, le cafard-crapaud ailé s’introduit dans sa bouche… Quelle signification donner à ses images ? Par association d’idées, elles rappellent le viol de Laura Palmer par Bob, dans son sommeil. Qui est cette jeune fille ? La mère de Bob, dans son incarnation physique ? Sarah Palmer (en faisant un lien avec le cheval mentionné par le spectre ?). Impossible à dire pour le moment. Mais, si c’est épisode 8 semble purement abstrait, pourtant, nombre d’éléments de la mythologie de la série, et du livre de Mark Frost The Secret History of Twin Peaks, sont convoqués. Il est probable que cet épisode sera central, et s’éclaircira au fil des événements à venir.

Quant à Laura, vient-on d’assister à sa naissance ? Ou bien, à autre chose ? Autre chose lié à l’épisode 2, où Laura apparaissait puis disparaissait dans un hurlement, dans la Black Lodge ? Un épisode libre et fou, splendide visuellement et auditivement, sorti avant une pause de deux scènes dues aux vacances aux Etats-Unis. De quoi laisser les spectateurs y réfléchir un bon temps.

Anecdotes :

  • Le théâtre où vont le Géant et la Senorita Dido semble être le Club Silencio de Mulholland drive. A l’époque de ce film, des fans de Twin Peaks avaient cru reconnaître dans les figurants du Club Silencio… Laura Palmer et Ronnette Pulaski ! 

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9. THIS IS THE CHAIR?

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Mister C. est vivant. A Las Vegas, les détectives Fuscoes enquêtent sur l’agression de Dougie Jones et découvrent que celui-ci semble exister que depuis 1997. A Twin Peaks, Hawk, Frank Truman et Bobby Briggs découvrent un indice laissé par Garland avant sa mort…

Critique :

Après ce huitième épisode noir comme le café, dont l'hallucinant voyage cosmique jusqu'aux sources du mal fera date, le neuvième épisode reprend le fil de ce « retour » à Twin Peaks. Ce fil, c'est celui d'un réveil de l'amnésie, de la recherche d'un monde oublié, et la résurgence de sentiments que l'on croyait perdus.

Les larmes, les pleurs, si présents dans le Pilote tourné par Lynch en 1990, semblaient absents du monde de 2017 filmé au début de cette saison. Et, marquant cette absence, la musique d'Angelo Badalamenti se faisait cruellement absente, au profit d'effets de sound-design angoissants. A partir de l'episode 2, des thèmes anciens étaient rejoués («Dark Mood Woods» à Glastonbury Grove, puis dans l’épisode 4 «Laura's theme» quand Bobby revoit la photo de Laura). Il faudra attendre l'épisode 5 pourtant, pour que de nouveaux morceaux du compositeur jaillissent. Un thème pointe le bout de son nez dans l’épisode 5 lorsque Dale a des larmes devant Sonny Jim, puis ce thème explose, joué intégralement, lors de la scène de l'accident tuant le petit garçon dans l'épisode 6, lorsque son âme s'envole. L'épisode 8 offrait lui aussi un nouveau thème, lorsque le Géant laissait sortir de lui une chaude lumière, possible espoir d'amour dans un monde maléfique.

Dans l'épisode 9, ce sont les retrouvailles avec Betty Briggs qui donnent naissance à un nouveau morceau de Badalamenti. A nouveau, un thème éthéré, accompagnant une scène bouleversante et fascinante. Une scène où le retour de la musique souligne le retour d'un objet du passé, indice laissé par un Garland Briggs clairvoyant aux futurs enquêteurs dont l'un d'eux sera Bobby, devenu un homme intègre comme imaginé par son père (le rêve fait par Garland sur le futur de son fils, dans la saison 2). La musique de cette scène créé un pont avec celle du récit du rêve de Garland de la saison 2, accompagnée d’un morceau éthéré assez proche.

L'épisode 9 abonde de musiques en tout genre : ce nouveau thème se marie à une multitude d'anciens morceaux, ce qui en fait l'épisode le plus musical de la série à présent. Lynch laisse durer plusieurs minutes le morceau « Deer Meadow Shuffle », associant les Détectives Fusco à notre souvenir des flics désagréables de Deer Meadow dans Fire Walk With Me. 

La musique est à nouveau associé au retour du passé lorsque Cooper regarde fasciné le drapeau américain. L'hymne national apparaît, dans le cerveau de Cooper cherchant à retrouver qui il était. Moment à la fois émouvant et burlesque, où le souvenir du devoir patriotique d'agent du FBI laisse place au souvenir d'un fétichisme pour les chaussures de femmes (talons rouges qui rappellent Audrey Horne).

Ce que montre l'épisode 9, c'est essentiellement les sentiments qui refont surface. L'épisode nous fait brillamment passer du rire aux larmes, puis à la terreur, comme le faisait l'ancienne saison. Andy et Lucy retrouvent de leur malice, après être apparus zombifiés dans les épisodes précédents, lors de la scène de l'achat en ligne du fauteuil. La scène de Betty Briggs nous fait pleurer puis rire,  alternant entre le sérieux de l'instant et le leitmotiv du café que Betty propose aux enquêteurs, eux refusant tant qu’ils n’auront pas l’objet laissé par Garland. A Buckhorn, Diane octroie enfin un sourire à Gordon quand celui-ci se remet à fumer en souvenir du bon vieux temps de leurs pauses clopes. Cette scène résume à elle seule la saison 3 : il aura fallu attendre un silence froid et interminable, avant d'obtenir ce tendre échange de sourires ! De même, il faut passer par les univers froids du monde actuel dans les premiers épisodes pour remonter à la source de nos émotions et retrouver une forme d'humanité, épisode par épisode (d'où la puissance de la scène de l'accident dans l'épisode 6).

Le rire surgit là où ne l'attend pas, et l'amour aussi, quand, dans la morgue de Buckhorn, Albert et Constance se rencontrent. La narration éclatée géographiquement des épisodes précédents mène à cette rencontre, et, en quelques répliques cyniques échangées du tac au tac, dans les yeux des deux légistes, c'est le coup de foudre... autour d'un corps sans tête.

Le retour à Twin Peaks est donc aussi un retour aux sentiments des premières saisons de Twin Peaks. On retrouve cet alliage formidable de la série d'origine, petit à petit. De même, l'intrigue commence à se recouper. Les fils cessent de se perdre en réseaux complexes, et commencent à se rejoindre. Ce seul épisode délivre nombre d’informations concrètes : la découverte du message de Briggs, la date à Buckhorn et à Twin Peaks (nous sommes le 29 septembre dans les deux villes), le lien entre Mr C. et le mystérieux Duncan Todd de Las Vegas, et le lien qui unissait Bill Hastings à Ruth Davenport. Le meurtre de cette dernière apparaît sans conteste lié à l'intrigue ésotérique, celle de la Black Lodge et des deux Cooper. Bill Hastings, que nous n'avions pas revu depuis le premier double épisode, réapparaît et ne semble plus une pièce de puzzle perdue – il est interprété toujours avec autant de brio par Matthew Lillard. Presque toutes les trames sont reprises dans l'épisode 9 pour y apporter quelques réponses - à l'exception, peut-être, de celle de New York qui reste un mystère.

David Lynch dit dans ses interviews que cette nouvelle saison doit être appelée « Twin Peaks, The Return ». Et c'est bien toute l'histoire d'un retour qui est traité en 18 épisodes. Une histoire homérique de voyage à la fois physique, spirituel, et sensoriel. À chaque nouveau chapitre, le voyage progresse vers Twin Peaks. Le minutage de scènes dans la bourgade augmente doucement depuis les premiers épisodes (22 minutes dans cet épisode), et surtout tous les éléments de l’intrigue commencent à être relié à la ville. Les coordonnées tant recherchées par Mister C. sont découvertes par les flics de Twin Peaks. A Las Vegas, d'autres flics découvrent que Dougie Jones n'existait pas avant 1997 et enquêtent sur son compte... Lynch et Frost jouent avec notre attente d'un « retour à Twin Peaks » pour en faire le but même de leur intrigue, un retour peut être impossible, mais dont chaque épisode nous donne l'impression qu’il est imminent. 

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10. LAURA IS THE ONE

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Richard Horne cherche à échapper à la police après l’accident. A Las Vegas, les frères Mitchum découvrent Dougie Jones, « Mister Jackpot », à la télévision… Gordon et Albert se rendent compte que Diane communique secrètement avec Mister C.

Critique :

L’épisode 9 offrait nombre d’indices dans la très complexe narration de ce retour à Twin Peaks. L’épisode 10 continue dans ce sens, et constitue d’ailleurs un beau diptyque avec l’épisode 9. L’élément qui restait le plus mystérieux, à savoir les scènes à New York du premier épisode, se voient apporter un début de réponse : le millionnaire à l’origine de ce laboratoire serait bel et bien Mister C., autrement dit « Bad Cooper ». Le double de Cooper chercherait donc bien à piéger son « autre lui », au moyen de cette technologie étrange qu’est la boîte en verre.

Mais, si Lynch et Frost délivrent des informations, ils n’oublient pas de complexifier d’autres trames en parallèle. Sur le plan de la chronologie, en effet, nous sommes plus que jamais perdus. Les scènes semblent être montées comme un jeu de carte battu. La trame de Richard Horne, laissée en suspend depuis l’accident de l’épisode 6, trouve ses conséquences directes dans cet épisode 10. Quand à Jerry, il est perdu dans les bois depuis l’épisode 7 ! Les costumes des personnages (les pulls de Lucy, les cravates de Ben Horne), semblent indiquer que tout ce que nous voyons à Twin Peaks se déroule sur un laps de temps réduit, mais dont le montage « en boucle » nous donne l’impression de s’étaler, et surtout d’être totalement perdus. Ce jeu avec la chronologie contraste avec la narration des deux premières saisons, où nous passions une journée entière à Twin Peaks dans chaque épisode, et retrouvions nos personnages là où nous les avions laissé dans l’épisode suivant. Dans ce Retour, c’est tout l’inverse. A chaque seconde, le spectateur peut se demander quand se déroule la scène qu’il contemple. Un jeu de piste indiqué par le Manchot dans le premier double épisode : « Est-ce le futur, ou le passé ? ». Dans un monde atteint d’amnésie et de léthargie, « quelque chose ne va pas », prévenait-il. C’est que le temps se répète en boucle, « encore et encore », comme le dit L’Evolution du Bras. Toutes ses phrases, le scénario et le montage (de Duwayne Dunham) l’incarnent.

Comme dans l’épisode 9, ce nouveau chapitre tend à renouer avec des sentiments plus chaleureux. Janey-E découvre le torse de son mari chez le médecin, stupéfaite de le découvrir athlétique – et pour cause, il s’agit de Dale Cooper, agent du FBI, et non plus de son bedonant mari Dougie. S’ensuit une torride scène de sexe, où Cooper-Dougie se laisse faire comme un jouet sexuel. Scène splendide et hilarante à la fois. Parallèlement, à Buckhorn, Gordon et Tamara ont des yeux d’enfants en espionnant Albert et Constance dîner aux chandelles.

On retrouve bel et bien l’équilibre humour/noirceur de la série d’origine, avec d’autres scènes, comme celle du nouveau show du Dr Jacoby, et de sa spectatrice Nadine dont nous apprenons qu’elle a ouvert sa boutique de rideaux silencieux ! Autre moment burlesque : Mitchum, l’un des frères gérants du casino, se voit violemment giflé par une télécommande lorsque sa poupée blonde Candie veut écraser une mouche. Comme toujours dans cette nouvelle saison, les apparences effrayantes se dégonflent au profit d’un moment d’humour ou d’humanité. Ici, c’est le gangster de film noir qui devient bien moins terrifiant, une fois vu dans son intimité (sa belle blonde Candie apparaît nettement plus dangereuse que lui).

Mais, à ces sentiments, l’horreur vient toujours peser dans la balance. De Las Vegas à Buckhorn, dans la seconde partie de l’épisode, la bande sonore est nappée d’extraits de morceaux angoissants des premières saisons, donnant la sensation d’un mal prêt à surgir.

Plus tôt, au tout début de l’épisode, nous retrouvons Richard Horne réglant son compte à la pauvre Miriam, témoin de l’accident. Scène horrible à laquelle succède un morceau de country joué paisiblement par Carl (Harry Dean Stanton). Morceau émouvant, brisé en même temps qu’un carreau, quand Steven jette une tasse depuis sa caravane. Et l’horreur reprend : Becky et Steven rejouent les disputes de l’effroyable Léo Johnson et Shelly, la mère de Becky.

Plus tard, une nouvelle scène avec Richard le montre comme une créature abjecte, lorsqu’il maltraite sa propre grand-mère Sylvia. Là encore, notons que cette scène puissante délivre aussi des informations : Richard Horne serait peut-être bien le fils d’Audrey Horne, toujours invisible dans la saison 3 à ce stade.

De même, à Buckhorn, le charme de la scène du restaurant laisse place à un moment d’effroi et de stupeur, quand Godon Cole a une vision de Laura Palmer dans l’embrasure de sa porte. Moment surréaliste où le personnage et le réalisateur se confondent. Est-ce Gordon Cole ou David Lynch qui revoit ses images de Laura, issues de Fire walk with me ? On sait combien ce personnage et son interprète, Sheryl Lee, ont marquées à jamais le réalisateur. De plus, la scène s’ouvre sur Gordon dessinant comme le ferait David Lynch – il dessine les cornes d’un daim puisqu’il est à « Buck-Horn » (notons l’humour retors de cette saison !) le tout menacé par une main de géant. Que vient lui avertir le spectre de Laura ? Quelques secondes plus tard, c’est Albert qui se tient dans l’embrasure de la porte. Il apprend à son supérieur que Diane n’est pas celle que l’on pense : elle communique avec Mister C. Alors, les scènes de tendresse entre Gordon et Diane sont réinterprétées, poursuivant une série de jugements mis à mal au cours de cette saison.

« Laura is the one ». C’était la phrase de l’introduction de la Dame à la Bûche du pilote de la saison 1, en 1990 (ces petites introductions tournées après-coup par David Lynch pour une rediffusion de la série). Aujourd’hui, Margaret prononce cette phrase dans le cadre même de la série, dans un nouvel échange avec Hawk. Apparue seulement dans l’épisode 1, cette oracle réapparaît, toujours plus émouvante – là encore, actrice et personnage se confondent, dans l’adieu fait au spectateur avant d’être attrapé par le cancer. Cette réapparition de Margaret, et ses phrases comme « le cercle est presque bouclé », « Laura est la clé », après cette apparition de Laura dans les yeux de Gordon, donne plus que jamais le sentiment que le « retour » va enfin avoir lieu. Qu’est-ce qui empêche ce retour ? Qu’est-ce qui retient Cooper enfermé dans Dougie ? Sont-ce les astres, les planètes, Jupiter et Saturne qui ne se sont pas encore alignées ? Est-ce le monde cruel hors de Twin Peaks qui joue contre ces retrouvailles ?

Lynch consacre les 7 dernières minutes de l’épisode à une chanson au Roadhouse, celle de Rebekah Del Rio. Dans une robe aux motifs de la Black Lodge, la chanteuse déjà apparue dans Mulholland drive livre une impressionnante interprétation d’une chanson écrite par Lynch lui-même. « My dream is to go to that place, you know the one, where it all began on a starry night… » Les paroles résument à elles seules nos sentiments, comme si le cinéaste voulait nous dire : je sais ce que vous ressentez. Moment magique pour conclure ce chapitre… 

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11. THERE'S FIRE WHERE YOU ARE GOING

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

A Twin Peaks, Becky est en furie et part avec la voiture de sa mère voir Steven, armée d’un revolver. Hawk et Frank Truman continuent leur enquête à partir de l’indice délivré par Garland Briggs. A Buckhorn, Bill Hastings mène l’équipe du FBI sur les lieux qui ouvriraient vers « la zone ». A Las Vegas, les frères Mitchum s’apprêtent à abattre Dougie Jones.

Critique :

Le chapitre 11 s’ouvre sur des enfants, jouant à la balle. La balle s’éloigne sur la route, et là, ils découvrent une femme se traînant hors des bois, ensanglantée. C’est Miriam, qui a survécu à l’attaque de Richard. Les enfants sont le grand nouveau leitmotiv de ce retour à Twin Peaks. Quasi-absents de tout l’univers Lynchien jusqu’à présent, sauf sous forme de monstre dans Eraserhead, ils apparaissent en grand nombre dans cette saison 3, du fils de Dougie Jones à ceux jouant à la balle dans cet épisode, en basant par le fils de la droguée à Rancho Rosa, et bien sûr l’innocent petit garçon tué sous les roues de Richard. Plus tard dans l’épisode 11, un enfant tire une balle dans une vitre du Double R, provoquant la terreur des clients et des passants à Twin Peaks. Bobby Briggs gère l’incident, et fait face à un enfant-zombie muet et monstrueux, vêtu d’un treillis militaire comme son père. La place des enfants dans la saison 3 semble trouver son sens : ils sont l’espoir d’un monde empli d’amour, mais aussi la menace d’un monde vaincu par la haine. Les gentils petits garçons peuvent être écrasés par des fous impunément, et ceux déjà contaminés par la folie des pères continuer de grandir dans cette folie. La scène suivante, Hawk, qui déchiffre les symboles d’une carte léguée par ses ancêtres, voit dans le maïs un symbole de fertilité, mais devenu noir, symbole de mort. Les enfants portent sur leurs épaules le devenir du monde, vers la Black Lodge ou la White Lodge. Les adultes, eux, peuvent veiller à ce qu’ils ne reproduisent pas leur schéma. Est-ce que ce sera le cas pour Becky, la fille de Shelly et Bobby ? Difficile à dire, lorsque l’on découvre que Shelly continue de répéter ses erreurs – elle a quitté Bobby, devenu un homme bien, et sort à nouveau avec un homme dont elle ne sait pas encore qu’il est un gangster, Red.

Peut-être est-ce alors aux adultes de redevenir des enfants, de renaître ? Bobby Briggs, lui, a vécu cette renaissance dans la scène de la saison 2 où son père l’a fait pleurer, faisant ressurgir l’émotion du petit garçon dans le corps du bad boy adolescent. Dans la saison 3, Cooper-Dougie lui-même semble venir de naître. Son double maléfique, Mr C., a disparu des écrans depuis le début de l’épisode 9, où on le retrouvait après l’apparente extraction de Bob de son abdomen. La renaissance du Bon Dale repose-t-elle sur la mort de Mr C. ? Dougie devient-il progressivement Dale au fur et à mesure que Mr C. perd de ses forces ? Serait-ce pour cela qu’il doit absolument faire exécuter Dougie Jones ?

La balance entre l’horreur et l’innocence, et le passage de l’un à l’autre, comme deux forces en lutte, est au centre de Twin Peaks, et plus que jamais dans ce 11ème épisode. Il y a le surgissement de Miriam ensanglantée dans le jeu des petits enfants, image issue des souvenirs d’enfance de Lynch (souvenir d’une femme nue vagabondant hagarde dans son village, raconté par le cinéaste dans le documentaire The Art Life, et qui avait déjà donné l’image d’Isabella Rossellini nue tuméfiée dans Blue Velvet). Puis, le montage coupe sur Becky dans sa caravane, prise d’une crise hystérique. Une soudaine musique angoissante remplit l’espace sonore, tandis que Becky appelle sa mère, hurle, s’époumone, que Shelly court la retrouver… La séquence est tout bonnement hallucinante. Shelly se jette sur sa propre voiture pour stopper sa fille, s’accroche sur le capot. Quel drame va surgir, cette fois ? Shelly nous regarde à travers le pare-brise comme elle regarde sa fille, tentant en vain de faire éviter le pire. Becky s’éloigne et sa mère rebondit sur la pelouse, éjectée comme un sac, ses chaussures s’envolant, sous l’œil surpris de Carl Rodd. Sa bienveillance est immédiatement rassurante pour le spectateur, comme l’est Harry Dean Stanton lui même, avec son corps cabossé de vieux sage. Finalement, Becky ne fera "que" tirer sur la porte d’un appartement vide. Steven est plus bas, caché avec la fille avec qui il trompe probablement Becky – mais attention aux apparences trompeuses dans Twin Peaks. Le générique nous apprendra que la fille en question est Gersten Hayward, la sœur de Donna (vue il y a 25 ans dans une scène où elle jouait au piano tandis que son autre sœur Harriet lisait un poème pour Laura). Dans la même scène, nous avons découvert également que Bobby est bien le père de Becky, lorsque Shelly l’appelle à la rescousse. Fin d’une introduction folle, palpitante et surprenante, où Lynch nous fait ressentir la montée du stress quand il envahit et obscurcit notre âme (Becky au volant devient folle de rage comme l’était devenu Richard avant d’écraser un enfant…).

A Buckhorn, Bill Hastings mène l’équipe du FBI sur les lieux où se trouve une porte vers « la zone ». Autre scène, autre chef d’œuvre. Le lieu n’est qu’un terrain vague avec quelques bicoques abandonnées, et possède pourtant une atmosphère hautement mystérieuse sous la caméra de Lynch. Le cinéaste, incarnant Gordon Cole, Maître des affaires « Blue Rose », parvient à voir l’autre dimension cachée derrière les lieux. Le ciel se transforme en spirale évoquant le générique de Vertigo d’Hitchcock, tandis que Gordon semble disparaître dans des flashs électriques. Encore une fois, Gordon Cole et David Lynch ne font qu’un, lorsque lui seul semble voir « au-delà ». Les autres protagonistes restent spectateurs, attendant de connaître la vision du chef. Manquant d’être engouffré par sa vision, de disparaître (comme l’a fait l’agent Desmond dans Fire walk with me), Gordon est sauvé par Albert. Terre-à-terre et cynique, il forme avec Gordon un duo qu’on imagine être celui de Frost-Lynch. Quel sublime don au spectateur que ce dernier rôle tenu avec brio par Miguel Ferrer avant sa disparition.

Albert trouve donc un élément concret, lui – le cadavre de Ruth Davenport. Plus loin, un spectre de vagabond noirci, encore un (après ceux apparus dans l’épisode 1, 7 et 8), apparaît sur le terrain-vague. Il s’approche dangereusement de la voiture de Bill Hastings… Quelques secondes plus tard, la tête de celui-ci explose. Dénouement effroyable d’une scène où se succède vision hypnotique, tension sourde, et qui se conclue sur de l’humour noir par Gordon répliquant sobrement : « he is dead. » Clap de fin pour Bill Hastings, incarné sublimement par Matthew Lillard.

Le soir même, à Twin Peaks, Bobby et Shelly raisonnent Becky à une table du Double R, sous le regard compatissant de Norma depuis le comptoir. Scène d’émotion et de tendresse, brutalement interrompue quand Shelly sort embrasser son nouveau boyfriend : c’est Red, le gangster refourguant la drogue à Richard dans l’épisode 6. Emotion à nouveau modifiée quand une balle de revolver brise le carreau du restaurant. Tout le monde panique, et Bobby Briggs gère la situation. Tout autour de lui semble devenir un cauchemar délirant : la balle est tirée par un petit garçon dont la mère hurle et le père reste stoïque ; Jesse, le jeune flic brun encore rarement aperçu, apparaît pour simplement l’avertir qu’il a entendu un coup de feu depuis la station du Big Ed ; une femme klaxonne comme une folle ; dans sa voiture, sa fille accroupie se relève en vomissant. Du grand David Lynch, qui nous fait accepter le plus improbable, les situations réelles se transformant en situations de rêves, dans un entre-deux surréaliste.

Plus loin géographiquement et plus loin dans l’épisode, réel et rêve se mêlent aussi : à Las Vegas, les frères Mitchum doivent tuer Dougie Jones, mais Bradley, l’un des deux frères (joué par Jim Belushi) « a fait un rêve »… Progressivement, alors que la rencontre avec Dougie s’approche, le rêve lui revient. Dans son rêve, son frère était déjà cicatrisé de la blessure de Candie : le sparadrap est retiré, et la blessure a bien disparue. Dans son rêve, Dougie Jones avait une boîte en carton… or, Dougie/Cooper, guidé par le Manchot apparu dans un flash, arrive avec une boîte en carton. Dans son rêve, elle contenait une tarte aux cerises. « Cherry Pi-ii-e ! ». C’en est bien une. Le tout dans le désert, avec un Dougie-Dale toujours aussi désorienté, donne une mémorable scène surréaliste.

L’épisode se conclut par un dîner amical entre Dougie-Dale et les deux gangsters, magnifique création d’un duo mi-gangsters de Scorsese mi-Laurel et Hardy. Le trio féminin dont Candie est la star ajoute à la poésie surréaliste du moment. Les trois "amis" dégustent la tarte aux cerises – ou plutôt, Dougie-Dale l’engloutit. Plus tôt dans l’épisode, Gordon Cole retrouvait avec plaisir du café et des donuts, "le rêve du policeman" (réplique dite par Cooper dans la saison 1). Petit à petit, le passé refait surface par des détails, des petites clés vers la série d’antan. L’épisode se termine quand Cooper, fasciné, semble se réveiller à l’écoute d’un tragique morceau de piano… dont le générique révèle qu’il est composé par Angelo Badalamenti, et intitulé « Heartbreaking ». Cette musique, sublime, semble faire ressurgir l’humanité de Cooper coincée dans le corps de Dougie. Surgit alors la vieille dame du casino, celle qui a surnommé Dougie "Mister Jackpot" pour l’avoir fait gagner avec l’aide des puissances de la Loge… Elle est désormais élégamment habillée, coiffée, maquillée, et accompagnée de son fils qui est revenu dans sa vie. Sur ce morceau romantique poignant, nos larmes jaillissent, tant la vieille dame, ayant perdu vingt années de sa vie en zombie des casinos, reflète les vingt ans perdus par Cooper. Lui est désormais coincé dans une léthargie qui rappelle le sort terrible des personnes atteintes d’Alzheimer. La vie est précieuse, et surtout l’humanité, un geste de tendresse, l’entraide, l’amour, le sont. Du jour au lendemain, nous pouvons perdre cette humanité et devenir des automates.

Cette musique réveillera-t-elle Dale Cooper ? On ne le saura qu’au prochain épisode, car Lynch et Frost ne cessent de nous faire croire à ce « retour », pour mieux le repousser toujours. 

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12. LET'S ROCK

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Albert et Gordon intronisent Tamara Preston dans l’équipe des affaires « Blue Rose ». A Twin Peaks, au supermarché, Sarah Palmer éprouve un sentiment de menace. Frank Truman vient apprendre à Ben Horne que son petit-fils est celui qui a tué le petit garçon dans l’accident de voiture…

Critique :

Le 11ème épisode de Twin Peaks : The Return nous laissait avec de nombreuses attentes : voir cette journée du 1er octobre marquée par le rendez-vous du Major Briggs près de Jack Rabbit’s Palace, revoir Mister C., savoir ce qui arrivait à Dougie-Dale après le morceau de piano… L’épisode 12 nous laisse, très volontairement apparemment, sur notre fin, toujours dans cet art du contrepied que maîtrisent Lynch et Frost. Au lieu d’apporter la conclusion attendue de plusieurs pistes connues, cet épisode fait un pas de côté et part sur d’autres trames. Et, comme les différents chapitres d’un roman, les épisodes de Twin Peaks : The Return peuvent difficilement se juger indépendamment. Ce douzième chapitre contient nombre d’indices, d’informations, de dialogues, qui semblent très importants pour la suite.

Alors, bien sûr, ce douzième épisode souffre de la comparaison avec le 11ème et précédent chapitre, palpitant d’émotions et de sensations fortes (cris, larmes et vortex…). Celui-ci distille un sentiment d’inquiétude et de mystère par beaucoup de dialogues, et s’apprécie pour ses détails. A la première vision, il est probablement très déceptif. Pourtant, nous sommes comme invités à le revoir tant chaque scène semble recéler des indices importants.

Pour exemple, le drapeau français aperçu dans l’épisode 10 trouve ici une forme de réponse comique, en la personne d’une jolie française accompagnant Gordon Cole. Mais cette sublime créature féminine, semblant venir d’un rêve comme les trois filles rose bonbon accompagnant les frères Mitchum, évoque aussi Lil, l’étonnante femme apparue dans Fire walk with me aux côtés de Gordon. Une fois la Française partie, Gordon explique un jeu de mot qu’elle n’a pu saisir. Non anglophone, elle n’a pu décoder l’humour de Gordon, comme les enquêteurs du FBI doivent décoder les affaires « Blue Rose ». On se souvient comment Desmond et Stanley décodaient les mimiques et les vêtements de Lil dans Fire Walk With Me comme autant d’annonces du réalisateur-personnage Gordon/Lynch. Dans la saison 3, chaque image, chaque mot, chaque chiffre, invite le spectateur a faire ses recherches et à « décoder » les mystères d’épisode en épisode. A l’heure d’internet, les fans ont découvert et communiqué entre eux le résultat des coordonnées de Ruth Davenport, révélées dans l’épisode 11 : même si Twin Peaks est un monde fictif, ces chiffres ont mené les fans au Nord de Washington, vers un lieu dont la vue satellite était la même que celle montrée par Frank Truman. Dans cet épisode 12, Lynch et Frost valident les recherches du spectateur, lorsque Diane tape à son tour les chiffres sur son téléphone, et obtient pour réponse : Twin Peaks.

L’interactivité de la série est également passée par le site web de Bill Hastings, The Search for the Zone, créé dans notre monde réel et découvert par les fans après l’épisode 9, ou encore, bien sûr, par le livre de Mark Frost The Secret history of Twin Peaks. Dans ce dossier d’enquête, l’essentiel des pages se concentre sur le passé d’un personnage de la saison 2 et ses enquêtes sur les ovnis pour le gouvernement. Le livre de Frost mêlait habilement fiction et réalité, sur la base des véritables enquêtes du Projet Blue Book. Dans cet épisode 12, Albert mentionne tout ce chapitre, lorsqu’il intronise Tammy dans l’équipe « Blue Rose ». Nous en apprenons enfin plus sur cette mystérieuse expression apparue en même temps que Lil dans Fire walk with me. Albert décrit les affaires Blue Rose comme un groupe formé pour approfondir les mystères du projet Blue Book abandonné, en empruntant des voies non-conventionnelles. « Blue Rose » furent les derniers mots d’une femme avant sa mort dans l’une de ces affaires – rappelant le « Rosebud » de Citizen Kane. Gordon avait nommé Philip Jeffries à la tête de ce groupe, et lui-même avait recruté Cooper, Desmond, et Albert. La présence des rideaux rouges, lors de cette scène, et l’arrivée de Diane à travers ses rideaux, génèrent un malaise : Tamara est-elle vouée à disparaître, comme l’agent Jeffries ou l’agent Desmond ? (notons que l’interprète de Tamara, Chrysta Bell, est chanteuse, comme les deux interprètes de ces agents, David Bowie et Chris Isaak). Ou bien est-ce Albert qui est menacé ? Gordon dit « s’inquiéter pour lui ».

L’épisode 12 est celui du déchiffrage, du décodage. Le montage de la série fonctionne comme un puzzle à reconstituer. Pourquoi une scène de l’épisode 5, celle du premier show de Jacoby, est-elle rejouée plan par plan dans ce nouvel épisode ? Que signifie ce retour du temps ? N’oublions pas les premières phrases entendues dans la Loge dans cette nouvelle saison : « Is it Future or is it Past ? » est la première question du Manchot, et « Time and Time Again » est la première déclaration de l’Evolution du Bras. Lynch et Frost cherchent à décupler notre attention, à traquer les éléments qu’un saut dans le temps pourrait nous faire manquer, et nous mettent ainsi dans le même état que le bon Dale piégé dans son amnésie.

Un Dale Cooper étonnamment absent de cet épisode. Il n’apparaît que dans une scène très courte avec son fils Sonny Jim. Or, rien ne dit que cette scène n’est pas, elle aussi, située dans le passé – les vêtements de Sonny Jim sont ceux de l’épisode 5, indiquant que cette scène pourrait être un retour sur des scènes oubliées des épisodes précédents, comme celle de Jacoby.

De même, le double maléfique de Cooper, Mister C., est toujours invisible depuis le début de l’épisode 9… Les allez-retours temporels nous ont fait perdre de vue les deux Cooper pour le moment, comme pour mieux préparer le terrain de la résolution de son voyage. Seul lien avec Mister C., une scène montrant Hutch et Chantal abattant le directeur de la prison Murphy, comme demandé par leur boss. Une scène courte, où la mort de cet homme est filmée froidement à travers le viseur du fusil. La scène aurait pu être plus longue si Hutch avait pu le torturer, mais Chantal « a faim ». L’homme meurt devant son enfant en pleurs, et les deux tueurs à gage s’en vont manger. Deux animaux cruels, et l’œil de Hutch paraissait celui d’un vautour à travers le viseur de son arme.

Episode sombre, ce douzième chapitre marque le sentiment de menace par la musique. Plusieurs fois auparavant, la nouvelle saison à réutilisée des morceaux issus des saisons précédentes ou de Fire walk with me. Dans l’épisode 9, le thème des policiers antipathiques de Deer Meadow (Fire walk with me) revenait pour nous éclairer sur les Détectives Fusco de Las Vegas. Cette fois, il s’agit du morceau associé à la disparition de Desmond dans Fire walk with me, qui fait sa réapparition soudaine lorsque Diane dit « Let’s Rock », rappelant le danger de faire partie de l’équipe des « Blue Rose Cases ». La scène suivante, montrant Sarah Palmer en crise au supermarché, laisse entendre un second morceau de Fire walk with me, fait de notes inversées et évoquant la présence d’un autre monde menaçant, prêt à nous aspirer. Le thème de Laura, mais uniquement ses notes sombres, réapparaît ensuite lorsque Hawk se rend à la maison des Palmer…

Comme les musiques, des plans du passé sont directement convoqués grâce aux technologies de la restauration. Des plans des chutes du Grand Nord, ou du feu tricolore dans la nuit, avaient été réutilisés dans des épisodes précédents. Cette fois, ce sont des couloirs de l’hôpital, vus dans le pilote originel de la série, qui sont réutilisés et retravaillés en terme de colorimétrie pour nous mener à Miriam dans le coma.

A six épisodes de la fin, l’image de Diane trouvant les coordonnées de Twin Peaks sur son téléphone donne le sentiment que les multiples intrigues mènent toutes enfin à Twin Peaks. Et pour cause, l’épisode 12 bat le record de scènes dans la petite ville. On y passe 34 minutes, plus de la moitié de l’épisode – ce stade n’avait jamais été dépassé dans les précédents épisodes (dont les records étaient de 24 minutes à Twin Peaks, dans les épisodes 7 et 10). Avec l’événement à venir, le 1er et le 2 octobre, annoncé par Garland Briggs avant sa mort, dans la forêt de Twin Peaks, on peut imaginer que les épisodes prochains vont progressivement passer de plus en plus de temps dans la ville éponyme, jusqu’à, peut-être, s’y dérouler intégralement comme dans les premières saisons. Dale et Mister C., l’équipe du FBI, tous sont voués à retourner dans la bourgade apparemment, et Lynch et Frost jouent de cette attente quasi-insupportable.

A Twin Peaks, justement : l’épisode laisse un temps de côté les Briggs, le commissariat, pour se concentrer sur deux figures féminines marquantes des premières saisons, dont nous attendions toujours des nouvelles. La première, Sarah Palmer. Deux scènes magnifiques montre la mère de Laura devenue une pauvre alcoolique, tenant des propos incohérents aux caisses des supermarchés. Or, nous comprenons que ses paroles ont probablement une raison d’être : « des hommes arrivent », dit-elle. Sarah, connectée aux autres mondes, sent l’arrivée d’un événement dramatique, tout comme le spectateur… Soudain, ce sont les fous et les folles que l’on croise tous les jours, dans la rue ou au supermarché, que l’on reconnaît en Sarah. C’est toujours ce même travail de compréhension, d’humanisation, où les personnages fous ou négatifs sont finalement compris, qui est au cœur de Twin Peaks The Return. L’humanité rejaillit aussi dans toutes les scènes de Carl Rodd, homme aigri dans Fire walk with me, devenu bienveillant avec les années. Dans une vignette de cet épisode, il vient en aide financièrement à l’un des habitants des caravanes dont il est le gérant.

L’événement menaçant évoqué par une Sarah apparemment folle, la seconde scène vient l’appuyer. Hawk vient lui rendre visite, car il pensait à elle à cause de la réouverture du dossier Cooper. Mais, aussi, parce qu’il a entendu parler d’elle au supermarché… Alors que Sarah était une personne plutôt douce dans le passé, elle laisse Hawk sur le palier, l’empêchant de rentrer, n’attendant que son départ. Or, un bruit est entendu dans la cuisine… La caméra reste sur Hawk et Sarah, et notre imaginaire comble l’impossibilité de voir la source de ce bruit. Un spectre, un monstre, un personnage que l’on connaît ? Scène très troublante, qui nous laisse dans l’attente d’événements importants dans la maison des Palmer.

L’autre scène majeure de cet épisode est bien sûr la réapparition de Audrey Horne. Comment souvent, Lynch et Frost vont à l’encontre de tout « fan-service ». On aurait pu imaginer une réapparition finale de Audrey, retrouvant Cooper au terme de la saison ; ou bien une Audrey vivant défigurée après l’explosion de la banque de la fin de la saison 2… Ou encore une scène avec Richard, qui semble être son fils. Rien de tout cela. Audrey arrive d’un coup, d’un seul, sans prévenir. Elle se tient près du feu, et parle avec son mari. John, le bellâtre de la saison 2 ? Non, un petit homme chauve et difforme, Charlie, coincé derrière son bureau. Audrey, elle, n’est plus la jeune fille perfide et sexy d’autrefois. Elle a cependant gardé son franc-parler, et elle semble être toujours une femme d’action et de décision. La scène, pendant 10 longues minutes, joue avec notre stupéfaction et avec l’attente d’Audrey, qui cherche un certain Billy – son amant, comme elle le dit ouvertement à son mari. En 10 minutes, nous sommes bombardés de nouvelles informations. Charlie et Audrey sont en instance de divorce. L’amant d’Audrey, Billy, a disparu depuis deux jours. Son camion a été volé par Chuck, et Tina est la dernière à avoir vu Billy. Qui sont Tina, Chuck, Billy ? Difficile à dire ! Chuck, le voleur de camion, est-il celui interrogé par Andy dans l’épisode 7 ? Billy est-il l’homme recherché à la fin de l’épisode 7, au Double R, par un passant criant son nom ? Ce vol de camion a-t-il un lien avec l’accident provoqué par Richard Horne, le probable fils d’Audrey ?

A Sarah et Audrey, deux figures masculines répondent dans cet épisode : Ben et Jerry Horne. Une brève scène nous montre Jerry s’échappant enfin de son trip dans la forêt, dont nous avions des flashs depuis l’épisode 7. Ces scènes donnaient l’impression d’un temps suspendu, bloqué, piégé comme l’était Jerry dans la forêt depuis plusieurs épisodes. Son évasion semble marquer la fin d’un chapitre. Son frère, Ben, reçoit la visite de Frank Truman. Là encore, cette scène recèle un nombre impressionnant d’informations. Nous avons la confirmation que Richard Horne est son petit-fils et donc probablement le fils d’Audrey, mais nous apprenons surtout qu’il n’a « jamais eut de père ». Et, enfin, Ben tend la clé de la chambre de Cooper à Truman. Là encore, un élément laissé en suspens depuis l’épisode 7, et qui trouve son point final ici.

En somme, ce douzième épisode est retors, complexe, et sombre. Peu d’humour, si ce n’est celui de Gordon qui fait face à un Albert stoïque, et celui presque irritant, lancinant, de la scène d’Audrey et Charlie. Audrey et Sarah ont vieillies, et semblent vivre un quotidien cauchemardesque. Ben Horne est accablé du fardeau de son petit-fils, et de son frère détraqué. Au FBI, un doute plane toujours autour de Diane, et ses échanges avec Mister C. sont une menace persistante. Le gardien de prison Murphy est tué devant son fils, et cette scène est froide, noire, sans affect. Lynch se fait ici plus « discret » dans sa mise en scène, venant mettre en valeur avec sobriété les dialogues de cet épisode qui semblent poser les jalons des derniers chapitres à venir. Un épisode de transition, qui a la lourde tâche de repousser le final après les nombreuses promesses des épisodes précédents, mais qui n’en ai pas moins un chapitre important en termes de narration. 

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13. WHAT STORY IS THAT, CHARLIE ?

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Chez Lucky 7, Anthony Sinclair constate avec effarement que Dougie n’est pas mort : au contraire, les frères Mitchum l’adorent… Il va alors tenter de l’empoisonner. Dans le Montana, Mister C. se rend à la « Ferme » pour régler ses comptes avec Ray, mais il doit d’abord affronter au bras de fer le chef d’un groupe de gangsters. A Twin Peaks, Ed voit Norma tomber sous le charme de Walter qui gère les succurcales du Double R. Audrey, elle, semble piégée dans sa folie, attendant toujours de retrouver Billy.

Critique :

L’épisode 12 était un exercice de style autour de la frustration. De nouvelles pistes opaques ne cessaient d’être lancées, tandis que les trames dont nous attendions une réponse étaient laissées en suspens. Et, surtout, les deux personnages principaux, Cooper-Dougie et son double maléfique Mr C., étaient quasiment absents ! Seule une scène montrait Dougie-Cooper se prendre une ballon en pleine tête (une scène hors de toute chronologie. L’épisode 13 apparaît alors la réponse haute en émotions, venant combler les derniers « trous » de la narration avant le grand final.

L’épisode s’ouvre en musique, une musique surprenante, absurde (on se rappelle du thème de hip-hop associé à Lorraine dans les épisodes 5 et 6). Une folle farandole arrive aux bureaux de Lucky 7 : il s’agit des frères Mitchum, de leurs trois poupées blondes et de Cooper-Dougie. Après leur dîner dans l’épisode 11, l’épisode 12 n’avait apporté aucune suite à leur aventure. Déjà, l’épisode 13 comble la frustration : les Mitchum sont en fête, et offrent à Mullins le même modèle de BMW qu’à Dougie.

Mais, à Twin Peaks, l’humour précède bien souvent l’effroi. Et la musique folle se transforme en nappe inquiétante, quand Anthony Sinclair téléphone à Duncan Todd et apprend qu’il doit tuer Dougie en 24 heures…

L’épisode est ainsi une merveille de sentiments mélangés, inattendus. Lynch nous fait passer d’une émotion à une autre comme personne. Ou bien, il superpose ces émotions apparemment contradictoires pour créer des moments de magie. Sur une version carillonnante du Lac des Cygnes, le petit Sonny-Jim joue dans sa nouvelle aire de jeu offerte par les gangsters. Un projecteur de théâtre rend l’instant au-delà du réel, tandis que Janey-E dit que son fils est au « septième ciel ». La scène est à la fois touchante et triste, quand on pense à la vie étriquée dans laquelle est coincée Dale Cooper à présent, et l’illusion dans laquelle vit Janey-E.

Le thème des illusions commencent d’ailleurs à être de plus en plus présent, au fur et à mesure que la saison s’approche de la fin. Au fil de la filmographie de Lynch, chaque œuvre semble aller plus loin dans le questionnement de la réalité : notre vie n’est-elle qu’un long rêve ? Lost Highway, Mulholland drive, et Inland Empire se concluaient tous par une sortie du rêve ou d’un monde illusoire. Dans l’épisode 11 de cette saison, Bobby semblait vivre un cauchemar éveillé lorsqu’un enfant tirait par la fenêtre du Double R, et le gangster Bradley Mitchum voyait son rêve devenir réalité quand Dougie Jones lui amenait une tarte aux cerises. Le sous-titre du treizième épisode est une phrase prononcée par Audrey dans sa scène « What story is that, Charlie ? ». En effet, nous retrouvons Audrey là où nous l’avions laissée, en pleine dispute avec son époux. Pourtant, les lieux ont changé – il ne sont plus dans la même pièce, quoique que vêtus de la même manière, et poursuivant la conversation là où elle était. Audrey ne sait plus « où elle est », et très souvent « qui elle est ». Charlie lui demande de se reprendre, à moins qu’elle ne veuille qu’il ne « stoppe son histoire à elle aussi ». Audrey ne vit-elle que dans une illusion ? « Quelle histoire ? », demande-t-elle.

Une histoire de retour dans le temps, peut-être. La scène qui précède celle d’Audrey montre Sarah Palmer, regardant un match de boxe bloqué en boucle sur la même séquence. Une dizaine de fois, la télévision rejoue le même coup de poing, accompagné de sons étranges de buzz électriques dont on ne sait s’ils viennent de la retransmission ou du salon de Sarah…

Cette boucle temporelle qui annihile le réel se poursuit dans les détails de chaque scène.  Quand Bobby discute avec Norma et Ed au Double R, Bobby dit qu’il a découvert « aujourd’hui » les indications laissées par son père. Or, cette scène de la découverte du message de Garland date de l’épisode 9 (le 29 septembre très probablement) ! De plus, ce message donnait rendez-vous aux enquêteurs deux jours après (le 1er Octobre à 2h53). Or, il semble bien que les épisodes tournent en rond à Twin Peaks, ne cessant de montrer en boucle les mêmes journées du 29 et du 30, repoussant sans cesse la tant attendue scène du 1er Octobre à 2h53.

Impossible, donc, de bien savoir quand se déroule chaque événement. Et cela, principalement à Twin Peaks. Ce brouillage temporel intensifie les mystères qui planent sur la ville. Becky dit à Shelly que Steven a disparu : mais cette disparition date-t-elle d’avant ou après la crise de folie de Becky vue dans l’épisode 11 ? Ailleurs, c’est Charlie qui a disparu ? Mais qui est Charlie ? A quel moment exactement Audrey le cherche-t-elle ?

La phrase d’Audrey, la télévision de Sarah et les bruits bizarres de son salon, le projecteur de théâtre dans le jardin des Jones… ajoutez à cela un écran gigantesque, dans une scène où des gangsters observent fascinés Mister C. tuer Ray. Scène sublime où l’on retrouve Mister C. disparu de nos radars depuis l’épisode 9 – autre effet des mystères du montage non linéaire de cette saison. Mister C. se rend à « la Ferme » pour tuer Ray, mais doit d’abord affronter au bras de fer le chef d’une troupe de tueurs. La scène pourrait être issue d’une mauvaise copie de Tarantino, et Mister C. en rit lui-même : « Qu’est-ce que c’est ici, le parc pour enfants ? ». Alors, David Lynch filme un bras de fer comme on en n’avait jamais vu. D’un cliché éculé du cinéma de gangsters, Lynch glisse vers le cauchemardesque, le paranormal, quand Mister C. semble prendre contrôle mentalement de son adversaire. Cette manière de détourner une scène de duel classique, Lynch l’avait déjà fait dans une scène coupée de Fire walk with me et que les fans avaient pu découvrir dans The Missing Pieces : l’agent Desmond affrontait le Shérif de Deer Meadow en combat de boxe, et la scène prenait progressivement une atmosphère onirique et hypnotique.

Mister C. gagne et peut alors extirper les informations dont il a besoin de Ray, blessé d’une balle dans la jambe. Et nous autres spectateurs sommes aussi satisfaits que lui de connaître ces informations : Ray est bien engagé par Phillip Jeffries pour tuer Cooper, afin de « récupérer » Bob ; la bague de jade vert permet bien de lutter contre Bob ; enfin, Ray donne à Mister C. les fameuses coordonnées et lui indique un lieu, le « Dutchman », où se trouverait Phillip Jeffries. Mais, tandis que ces informations sont données, dans l’autre pièce, de l’autre côté de l’écran de surveillance, un nouveau mystère s’ouvre : le jeune Richard est là et observe. Est-il lié à ces gangsters et à Mister C. et si oui en quoi ? Encore une fois, la narration sinueuse de Twin Peaks : The Return créé en permanence le sentiment de manquer d’informations, et la crainte de ne pas voir surgir les conséquences de quelque complot secret. Le rêve s’invite encore dans cette scène quand Ray meurt, son corps se retrouvant alors dans la Loge, et le Manchot récupérant la bague de jade vert.

A Las Vegas, la logique du rêve s’invite toujours plus dans la réalité. Les détectives Fuscoes ne peuvent croire à la réalité onirique qui s’offre à leurs yeux : Dougie Jones, selon le résultat des empreintes digitales, serait Dale Cooper un agent du FBI, encore en prison deux jours auparavant. Impossible : ils jettent donc les résultats à la poubelle. Quant à la tentative d’empoisonner Dougie, Anthony Sinclair l’abandonne purement et simplement quand son étrange collègue se met à lui toucher les cervicales… Dougie est en fait fasciné par ses pellicules, mais cela suffit pour qu’Anthony pense qu’il a « vu clair en lui » ! Il jette le café, et le poison, et se confesse à son patron Mullins. Lynch et Frost nous en embarqué dans leur rêve, à tel point que l’on accepte de tels retournements de situation surréalistes.

Ajoutons que l’épisode 13 comble nos désirs de spectateurs des saisons d’origine. Après l’apparition, tant attendue mais frustrante, d’Audrey Horne dans l’épisode précédent, où elle apparaissait comme une mégère, nous découvrons l’autre facette de cette scène. Audrey semble en fait coincée dans la folie. « C’est comme Ghostwood, ici », dit-elle. Encore un personnage qui vit dans la même confusion mentale que nous autres spectateurs (après Dougie-Cooper amnésique, Lucy et Andy qui « parfois ne savent plus quelle heure il est », Doc Hayward qui a Alzheimer, Jerry qui est drogué dans la forêt…). Mais aussi, cette double présentation d’Audrey joue de nos préjugés encore une fois, comme c’était le cas avec Janey-E ou Doris Truman.

En plus d’Audrey, l’épisode 13 nous montre plus de Nadine. Elle a enfin le droit à un vrai dialogue, né du passage du Docteur Jacoby devant sa vitrine où trône l’une des pelles en or de « Dr Amp ». Nadine n’a pas changé d’un iota, semble-t-il, et son interprète Wendy Robie retrouve avec brio toute la folie de son personnage par ses intonations de voix exaltées. Au Double R, rien n’a changé non-plus, semble-t-il : Ed est toujours l’impossible amant de Norma, qui lui préfère un businessman probablement ripoux du nom de Walter. Rien d’étonnant, alors, qu’Ed et Bobby se retrouvent comme deux vieux amis. Everett McGill (Ed), Dana Ashbrook (Bobby), Peggy Lipton (Norma) : tous trois sont de formidables comédiens, dont c’est un pur délice de voir les retrouvailles dans la peau de leurs personnages respectifs. Le tout mené par les dialogues de Frost et Lynch, parfaitement ciselés. Poursuivant la thématique d’un mal moderne qui contamine Twin Peaks, le businessman vient rompre ce moment de douceur. Avec sa tablette qui jure dans le décor boisé du café, il sermonne Norma sur le prix de ses tartes, et sur la tenue de son Double R d’origine. En effet, le Double R est devenu une franchise dans tout le pays, sous le nom des « Norma’s Double R ». Obnubilé par les chiffres, Walter en oublie la magie secrète de la recette de la tarte aux cerises…

 

L’épisode consacre ses 20 dernières minutes à Twin Peaks, dans une atmosphère de nostalgie teintée d’angoisse. Les visages de nos personnages préférés sont tous réapparus. Ils n’ont pas changés, et c’est à la fois heureux et malheureux. Car tous sont bloqués dans le passé. Audrey est bloquée dans un cauchemar. Sarah Palmer est bloquée, elle aussi, dans le monde obscur de son salon, face à la boucle temporelle de sa télévision. Ed et Norma sont bloqués dans leur éternelle relation impossible. Bobby vit dans le souvenir de ses amours (Laura, Shelly), et, au Roadhouse, un dernier personnage réapparaît : James. Pas vu depuis l’épisode 2, il apparaît ici guitare à la main, sur scène, où il interprète « Just You ». Chanson d’adolescent, écrite aux côtés de Donna et Maddy, deux figures aussi lointaines que celles de Laura Palmer. Pour autant, le vieux James enfermé dans son souvenir fait pleurer une spectatrice, Renée, laissant un peu d’espoir pour James de sortir du piège du passé pour connaître un peu de joie. Son oncle Ed, lui, s’ennuie ferme à sa station essence tandis que défile le générique de fin. 

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14. WE ARE LIKE THE DREAMER

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Gordon joint le Shérif Frank Truman qui l’informe de son enquête sur les « Deux Cooper ». Diane révèle que Janey-E est sa sœur. Gordon raconte un rêve dans lequel Monica Bellucci lui délivrait des indices importants. A Twin Peaks, l’équipe du Shérif se rend dans la forêt, sur le lieu indiqué par le Major Briggs, à 2H53… Au soir, James, qui travaille comme agent de sécurité au Great Northern, écoute l’histoire extraordinaire de son jeune collègue anglais Freddie. Sarah Palmer se rend dans un bar, le Elk Point 9, où elle provoque un événement macabre et paranormal.

Critique :

Twin Peaks saison 3 ou Twin Peaks « The Return » a fait son sujet principal de notre envie de spectateurs de retrouver le monde de Twin Peaks vingt-cinq ans après les premières saisons. Mark Frost et David Lynch ont concocté une odyssée homérique (ou plutôt joycienne ?) autour de ce retour. Un retour comme but ultime du récit, dont chaque épisode a semblé le rendre de plus en plus impossible.

A quatre épisodes du final, ce 14ème chapitre fait un bond déterminant vers le terme du voyage. La première scène montre en effet Gordon Cole, à Buckhorn, téléphonant au commissariat de Twin Peaks. « Lucy ? Vous êtes toujours là ?! » s’étonne-t-il. Enfin, donc, les trames se rejoignent. Déjà, dans l’épisode 12, Diane avait trouvé les coordonnées de Twin Peaks sur son téléphone. Désormais, c’est le fil du téléphone qui relie Buckhorn et Twin Peaks. Quant à Mister C., troisième part de cette saison divisée en trois trames, lui aussi possède enfin les coordonnées depuis qu’il a tué Ray, dans l’épisode précédent. Enfin, dans cette même première scène, le dernier pont entre toutes les trames est formulé : Diane révèle avoir une sœur du nom de Janey-E Jones…

Frost et Lynch ont joué avec nos frustrations, repoussant sans cesse la possibilité du retour de Cooper, à la fois à Twin Peaks, et à son état normal. Comme si toutes les pièces du puzzle devaient d’abord être montrées, puis une à une réunies, avant de pouvoir procéder au « Retour » tant attendu. Si bien que notre cœur fait un bond lorsque les éléments se recoupent, dans cette première scène.

Un autre effet de frustration est levé dans cet épisode, celui du montage elliptique et non-linéaire auquel Lynch nous avait habitué. Depuis le début de la saison 3, des scènes nous sont montrés comme des flashs, sans contexte nous permettant de les situer dans la chronologie de l’intrigue. Ainsi, certains passages sont rejoués, revécus, comme le « 119 » crié par la droguée de Rancho Rosa, ou l’un des show de Dr Amp. Ou encore, un épisode comme le 5ème revenait 24 heures en arrière dans le temps sans nous prévenir, si ce n’est par de petits indices (costumes, situations répétées). Et, surtout, la date du 1er octobre à laquelle le Major Briggs avait donné ordre à son fils et aux policiers de Twin Peaks de se rendre à un certain lieu dans la forêt, ce 1er octobre fatidique ne cessait d’être repoussé par le montage. Depuis l’épisode 9, nous tournions en boucle autour du 29 et du 30 septembre. Enfin, le quatorzième épisode résout ces problèmes temporels, et semble bien nous montrer les événements du 1er octobre, dans l’ordre chronologique. Nous passons alors les 40 dernières minutes de l’épisode à Twin Peaks, ce qui a pour effet de combler une frustration issue de treize épisodes où nous ne passions jamais que 10 ou 20 minutes dans la bourgade. On a le sentiment d’être « pour de bon » revenu à Twin Peaks…

Cette gratification se poursuit jusque dans les événements de cet épisode. Pour exemple, l’arrestation de Chad, le flic corrompu de la nouvelle saison. Nos héros du commissariat de Twin Peaks nous semblaient vieillis, un peu à côté de la plaque jusqu’à présent : Andy semblait presque devenu demeuré, Frank Truman un peu largué par les éléments de l’affaire Laura Palmer, et Hawk très lent à découvrir la pièce manquante concernant Cooper. Des flics rouillés, accueillant sous leur toit un jeune agent corrompu, dont ils ne voyaient même pas qu’il trafique sous leur nez. Mais tout n’était que l’effet du montage, distillant les scènes à Twin Peaks et omettant volontairement des éléments – pour mieux nous mettre dans un état de confusion mentale. Résultat, nous découvrons avec surprise que Truman et ses hommes étaient « sur le coup », surveillant Chad depuis des semaines, s’apprêtant à l’arrêter dès que possible. L’enveloppe de Miriam, volée par Chad, n’était donc peut-être pas passée inaperçu par Lucy !

Episode positif donc, où le quatuor Truman/Hawk/Bobby/Andy se rend enfin au point donné par le Major Briggs. Dans une scène longue et de toute beauté, au milieu de l’épisode, les quatre flics progressent dans la forêt magnifiquement filmée sous l’œil du chef opérateur Peter Demming. La caméra flotte en steadicam autour d’eux et vers les arbres, renforçant la fascination, et les reflets du soleil donnent aux bois un aspect légendaire. L’atmosphère sonore mêle le son de la nature aux nappes étranges concoctées par David Lynch. Enfin, ils arrivent près du lieu, baignant dans une fumée surnaturelle et éclairée de flashs. Là se trouve une femme, nue. C’est Naido, la femme aux yeux cousus vue dans l’autre monde, au début de l’épisode 3. Elle est allongée auprès d’un cercle, qui rappelle la « porte » vers la Black Lodge à Glastonbury Grove. Pourtant, il est probable qu’il s’agisse d’un autre lieu : est-ce l’autre porte, celle de la White Lodge ? Probable, quand on sait que Garland Briggs cherchait le Bien à travers ses recherches classées Top Secret. Etait-ce à cet endroit que le Major Briggs avait disparu dans une grande lumière blanche, dans la saison 2, tandis que Dale Cooper se laissait aller à uriner contre un arbre ?

Vingt-cinq ans plus tard, c’est un autre personnage plein de bonté qui traverse la porte : Andy. Dans une même lumière blanche, après l’apparition d’un vortex stupéfiant (vu déjà dans l’épisode 11 par Gordon Cole à Buckhorn), Andy disparaît, aspiré. Il se retrouve dans le monde en noir-et-blanc du Géant, qui lui révèle s’appeler le « Fireman » (L’homme du Feu). Andy est alors témoin de visions, comme sur un écran, sur le plafond. Des images déjà vues (« The Experiment », Bob, le Convenient Store, Laura, Dale et son double maléfique, le pylône électrique numéro 6), mais aussi probablement issues du futur : le téléphone du commissariat sonnant et Lucy fascinée ou terrifiée auprès d’Andy.

Après cette scène de vision hallucinante, la caméra nous ramène à la réalité, dans la forêt. Là, les protagonistes réapparaissent par surimpressions, là où ils se tenaient quelques minutes plus tôt. Effet de retour dans le temps provoqué par leur vision de l’au-delà ? Toujours est-il que Hawk et Truman ne se rappellent de rien… Ainsi, potentiellement, des scènes de cette nouvelle saison peuvent avoir existé… et être « effacées ». Ce passage évoque les histoires de disparitions surnaturelles, évoquées dans le livre de Mark Frost The Secret History of Twin Peaks, comme les enlèvements par des soucoupes volantes. L’événement mystique est oublié, avant de ressurgir au fond de la mémoire des années après. Andy, lui, se souvient bien de tout, et devient le héros inattendu de la scène. Il porte Naido dans ses bras et dit quoi faire aux trois autres pour la sauver. Voir Andy devenir le héros du jour est un petit plaisir issu des premières saisons (l’arrestation de Jacques Renault à la fin de la saison 1, par exemple). 

Mais là où l’épisode 14 est aussi une pure merveille, c’est dans la manière dont il fait de chaque scène un moment onirique, entre rêve et réalité. Nous l’avons vu, les notions de rêve et d’illusion sont de plus en plus explicites depuis quelques épisodes (le rêve de Bradley Mitchum dans l’épisode 11, l’écran à travers lequel Richard regard Mister C., la phrase de Charlie à Audrey « tu veux que je cesse ton histoire ? »). L’épisode 14 poursuit cette voie. Dans la première scène, à Buckhorn, David Lynch lui-même raconte un rêve. Scène géniale où le cinéaste et le personnage de Gordon se confondent à nouveau. Il dit à ses collègues avoir « rêvé de Monica Bellucci encore une fois ! ». S’en suit une scène à Paris, en noir et blanc, retraçant son rêve, et dans lequel Monica Bellucci joue son propre rôle. L’apparition de la star franco-italienne pour se jouer elle-même accentue l’idée de brouillage entre la fiction et le réel, le rêve et l’éveil… Déjà, auparavant, Lynch et Frost avaient créé de tels effets : coordonnées géographiques invitant le spectateur à saisir son Google Maps pour découvrir où se situe la ville fictive de Twin Peaks ; blog ésotérique de Bill Hastings réellement créé sur le web…

Monica, dans le rêve de Gordon, lui dit les mots suivants : « nous sommes comme le rêveur, qui rêve, et ensuite vit à l’intérieur du rêve » puis « mais qui est le rêveur ? ». Une phrase issue des Upanishad, l’ensemble de textes à la source de la religion Hindou. Le choix de cette phrase renvoie aux grands textes spirituels que Ben Horne se décidait à lire à la fin de la saison 2, mais aussi à toute la mysticité de Twin Peaks dans son ensemble et les multiples références au monde de l’Orient. Cette mysticité semble relier tous les films de David Lynch dans un grand tout mythologique, jusqu’au film le plus mineur, Dune, où Paul hurlait « le rêveur s’est éveillé ! ». Mais cette question « qui est le rêveur ? » est aussi, là encore, un regard direct de David Lynch au spectateur. La création artistique n’est que le fruit du rêve de l’artiste… Cinéaste surréaliste, David Lynch a donc peut-être bâti cette saison 3 avec Mark Frost en suivant la logique du rêve. Suivant cette logique onirique, ils ont plongé leurs personnages dans une aventure dont ils doivent maintenant ce réveiller. Ce n’est pas tant un rêve « concret », qu’un rêve généralisé. Que vient alors signifier cette scène du rêve de Monica Bellucci, au sein de la narration ? Filmée sobrement dans une rue de Paris, elle est presque plus réaliste que le reste des scènes. Comme pour dire que la vie peut parfois dépasser le rêve, lorsqu’elle nous cache des mondes parallèles, des vortex, des revenants…

A l’apparition de Monica Bellucci, succède l’apparition de David Bowie alias Phillip Jeffries, dans sa scène de Fire walk with me. La scène de Bellucci pouvait avoir un sens « méta » (le rêve du cinéaste est le film que nous voyons), mais aussi narratif (attention, tout ce que nous voyons n’est peut-être pas la réalité). La réutilisation des images de Fire walk with me joue aussi sur les deux tableaux. Plus directement, sur le plan narratif, Gordon Cole revoit en souvenir le moment où Jeffries pointait du doigt Cooper en disant « Qui pensez-vous que ce soit ? ». Ce souvenir remonté des tréfonds de la mémoire de Gordon peut avoir plusieurs significations. Jeffries était-il revenu du futur pour prévenir du dédoublement à venir de Cooper ? Ou bien, au contraire, y a-t-il toujours eut deux Cooper ? Cette piste offrirait une relecture assez terrifiante des saisons 1 et 2, dans lesquelles Dale Cooper aurait déjà un double secret de lui-même…

Mais cette apparition de David Bowie renvoie aussi à la phrase qu’il prononçait un peu plus tard dans cette même scène : « Nous vivons à l’intérieur d’un rêve ! ». Phillip Jeffries, dans la mythologie de Twin Peaks, fut le premier à mentionner textuellement l’hypothèse d’un piège onirique dans lequel les personnages seraient enfermés. Cette phrase, qui n’est pas remontrée ici, mais qui est associée à la scène culte de Jeffries dans Fire walk with me, semble prendre de l’importance dans ces derniers épisodes de la saison 3. Combien de scènes avons-nous vu qui seraient issues d’un rêve ? Lynch et Frost commencent à nous faire douter de la réalité de ce que nous voyons, à quelques épisodes de la fin, comme c’était le cas dans Mulholland drive.

Avec la plongée surréaliste d’Andy dans l’au-delà, le rêve continue de s’inviter dans le réel en la personne de Naido. Créature asiatique aux yeux cousus, Naido provient d’un monde cosmique aperçu au début de l’épisode 3. C’est elle (avec une autre créature féminine, l’American Girl) qui a permis à Cooper de revenir dans le monde réel. Que signifie son apparition dans notre monde ? Naido, dans l’épisode 3, terminait en chute libre dans l’espace. A-t-elle atterrie dans la forêt de Twin Peaks au même instant ? La montre de l’American Girl, dans cette même séquence, indiquait bien le 1er Octobre à 2h53. Est-ce au même instant que Dale Cooper est revenu sur terre à la place de Dougie ? Ou bien Cooper a-t-il été envoyé dans le passé avant d’être présent au retour de Naido ? Cooper doit-il sauver Naido à son tour, après avoir été sauvé par elle dans l’espace ?

Autant de question pour l’instant sans réponse, mais qui plongent le spectateur dans un raisonnement irrationnel et mystique.

De retour au commissariat, Naido pousse des petits cris, comme des aboiements. L’importance de l’homme-animal dans la filmographie de Lynch n’est plus à souligner (Elephant Man, le bébé de Eraserhead…). Lynch saisit nos comportements factices (personnages artificiels de bourgades américaines ou d’Hollywood), pour faire ressurgir nos instincts oubliés. Dans la saison 1, dans ce même décor de cellules du commissariat de Twin Peaks, c’est Bobby et Mike qui aboyaient comme des chiens, montrant leurs crocs à James. Cette fois, Naido est une véritable créature de l’autre monde, ne pouvant communiquer autrement que par ses sons étranges. Elle est alors imitée par un prisonnier, ivrogne et défiguré, du sang coulant de la figure… Chad, troisième protagoniste enfermé ce soir-là, croit alors vivre un cauchemar. « Quelle maison de fou ! » hurle-t-il. Une maison de fou, le terme sera réutilisé à la fin de l’épisode par deux jeunes femmes discutant au Roadhouse. Dans leur conversation banale réapparaît Billy, l’homme cherché par Audrey. L’une des deux jeunes filles l’a vu avant sa disparition, le visage en sang. Les deux scènes se répondent, soit pour nous apporter des indices sur cette intrigue mystérieuse, soit pour mieux nous perdre chez les fous…

Autre histoire de fou, celle racontée par Freddie, un jeune britannique décidé à s’installer à Twin Peaks après une révélation mystique. Freddie travaille comme agent de sécurité au Great Northern Hotel. Il a pour collègue James Hurley, dont c’est la troisième apparition dans Twin Peaks : The Return. Il était déjà aux côtés de Freddie dans l’épisode 2, au Roadhouse. Puis, dans l’épisode 13, James apparaissait chantant « Just You ». Cette fois, nous en découvrons vraiment plus sur le devenir de James, apparemment célibataire puisqu’il aurait le béguin pour Renée, qu’il espère croiser au Roadhouse. « Quel groupe y joue, ce soir ? », se demandent les deux collègues. La question est sans réponse. Et pour cause, les scènes du Roadhouse sont comme autant de mystères chronologiques, les conversations qui y ont cours semblant parfois être déconnectés de la trame narrative connue du spectateur. James et Freddie se promettent d’aller au Roadhouse ce soir. Audrey, elle aussi, cherche à se rendre au Roadhouse. Le lieu, qui a été le point final musical de nombreux épisodes, semble devenir un point de convergence attendu. James et Audrey vont-ils s’y croiser ? Les scènes du Roadhouse ont tant semblé déconnectées de tout jusqu’à présent que le lieu va peut-être devenir le point de rencontre final de cette saison.

Mais, avant d’aller au concert, James écoute l’histoire de son jeune collègue Freddie. Et à nouveau, la réalité se transforme en rêve à l’écoute de son histoire : Freddie est inséparable d’un gant vert, qui lui donne la force d’un marteau-pilon, et obtenu à la suite de la rencontre avec un être venu d’ailleurs, le « Fireman ». Freddie à lui aussi rencontre ce Géant, qui lui a également ordonné de se rendre à Twin Peaks pour y « rencontrer sa destinée » ! James est fasciné par cette histoire, comme nous autres spectateurs. Ce petit jeune, avec un accent anglais à couper au couteau totalement caricatural, est aussi un reflet du spectateur. Combien de jeunes fans de Twin Peaks rêvent de s’y rendre pour rencontrer leur destinée ? Et si Twin Peaks n’était que le rêve de Freddie ? Peut-être est-il toujours à Londres, dans un quartier de l’East-End, ivre mort, rêvant d’un Géant et d’une ville nommée Twin Peaks ? Ce récit du « gant vert » est l’autre pendant du récit du rêve de Monica Bellucci fait par Gordon-Lynch plus tôt dans l’épisode.

Et le rêve continue, se transformant en cauchemar, quand Sarah Palmer révèle sa véritable nature dans l’avant-dernière scène de l’épisode (la dernière étant la conversation des deux jeunes femmes au Roadhouse). Lynch et Frost nous ont totalement hypnotisés et aspiré dans cette nouvelle saison, et sont au point de pouvoir tout se permettre. Le devenir de Sarah Palmer est resté mystérieux au travers de ses premières scènes dans l’épisode 2, puis celles de l’épisode 12 et 13 au supermarché et sur le pas de sa porte, devant sa télévision. Tout juste savions-nous qu’elle semblait toujours prise de visions extralucides, comme elle l’était au début de la saison 1 (visions de Bob), et à la fin de la saison 2 (en communication avec quelqu’un dans la Black Lodge). Dans cette scène, Sarah se révèle plus que cela. Harcelée par un client du bar, dégoutant et cherchant à la draguer, elle retire son visage pour révéler une main sous son crâne… puis tue l’homme d’un coup de mâchoires ultra-rapide. Cette vision, d’un visage retiré comme un masque, avait déjà eut lieu dans l’épisode 2 avec Laura Palmer. Mais nous étions dans l’autre monde, celui de la Loge, où tout semble possible, où tous les délires surréalistes sont permis ! Revoir cette image dans le cadre d’un bar, entouré par une foule, créé notre trouble. Encore une fois, le rêve contamine la réalité. Mais, aussi, les forces maléfiques de l’autre monde contaminent le notre… Le rôle de Sarah Palmer est alors réinterrogé, tout comme l’a été celui de Cooper plus tôt dans l’épisode par le souvenir de Gordon (Cooper a-t-il toujours eut un double maléfique ?). On en vient à repenser aux scènes de Sarah dans les premières saisons : avait-elle déjà ce pouvoir maléfique à l’époque ? Etait-elle déjà une telle « créature » ? On en vient même à reconsidérer les événements de l’affaire Laura Palmer… Leland était-il vraiment le seul coupable ? Et si le « réveil », le sortir du rêve, dont parle cet épisode, était aussi la révélation de vérités sur les anciens événements de Twin Peaks ?

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15. THERE'S SOME FEAR IN LETTING GO

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

A Twin Peaks, Nadine annonce à Ed qu’elle lui rend sa liberté : il peut se marier avec Norma. Ed se rend au Double R bien décidé… Au milieu de la nuit, Mister C. se rend au Convenience Store, où il est accueilli par des spectres de bûcherons le menant tout droit à Phillip Jeffries. Il a été suivi par Richard, qui l’a reconnu sur une photo préservée par sa mère Audrey. Dans la forêt, Steven, armé d’un revolver, semble au plus mal aux côtés de Gersten Hayward. Au Roadhouse, Freddie sauve James d’un mauvais pas grâce à son gant vert magique. A Las Vegas, Dougie-Dale semble avoir une révélation en allumant sa télévision. A Twin Peaks, Margaret Lanterman, la Dame à la Bûche, fait ses adieux.

Critique :

A l’approche du double-épisode final, David Lynch et Mark Frost concoctent quelques dernières heures totalement explosives. Ce quinzième épisode enchaîne les scènes sublimes, dont chacune nous emporte dans une atmosphère unique et vers des émotions très fortes.

Les dix premières minutes sont consacrées à Nadine, Ed et Norma. Après avoir joué avec nos frustrations, distillant les scènes de Nadine et Norma au compte-goutte, attendant l’épisode 13 pour faire apparaître Ed, Frost et Lynch nous prennent par surprise en dénouant leur trio amoureux vieux de plus de 25 ans en quelques minutes ! Grâce aux vidéos du Dr Amp, Nadine a décidé de se « sortir de la merde » à l’aide d’une pelle en or, et vient redonner sa liberté à Ed pour de bon. Voir Nadine marcher le long des bois jusqu’à la station essence d’Ed, pelle en or sur l’épaule, reprend magnifiquement le personnage là où nous l’avions laissée 25 ans auparavant – la pelle en or, nouvel objet-miracle après les tringles à rideaux. Everett McGill et Wendy Robie délivrent leurs dialogues de la même manière qu’à l’époque, comme si leurs personnages avaient à peine évolué après toute ces années. Comme s’ils étaient « bloqués » dans le temps, dans l’attente de cette résolution. Après un fondu au noir, Ed est au Double R, où il vient annoncer la nouvelle à Norma. I’ve been loving you de Otis Redding recouvre la scène, mais la chanson romantique et passionnée s’interrompt quand Norma se détourne d’Ed au profit de Walter, le businessman. Rien n’a changé, là non-plus, et Walter a semble-t-il remplacé Hank… La musique d’Otis Redding se suspend dans une note ralentie, inquiétante, tandis que Norma annonce à Walter qu’elle rompt leur contrat. Sa famille, c’est Twin Peaks, et elle choisit de ne s’occuper que d’elle. Walter s’en va, la musique d’Otis Redding reprend, et Norma et Ed s’embrassent fougueusement. Une larme coule alors sur la joue de Shelly… Soudain, la bonté et l’amour semblent possibles. Face au monde de zombies vénaux d’aujourd’hui, représenté ici par Walter mais plusieurs fois montrés au cours de cette saison, la tendresse peut gagner. Alors, la caméra s’envole vers le ciel radieux, au-dessus de Twin Peaks…

Mais la musique s’arrête dans un écho. Après cette magnifique scène, où des larmes de joies nous montent aux yeux, la caméra nous renvoie sur une route en pleine nuit. Le mal rode, en la personne de Mister C. Depuis de nombreux épisodes, nous craignons que ce double de Dale Cooper ne retourne à Twin Peaks pour y faire le mal. S’y rend-il ? Le suspense gonfle en même temps que les nappes menaçantes de la bande-son. Mais non, Mister C. a d’autres étapes sur son trajet. Il arrive au « Convenience Store », que nous retrouvons après son apparition dans l’épisode 8, issu des années 40.

Cette seconde scène est un autre moment de bravoure dans le cinéma de Lynch. D’une part, le suspense est immédiat dès lors que Mister C. demande à voir Phillip Jeffries, le personnage joué par David Bowie dans Fire walk with me étant l’un des grands mystères de cette nouvelle saison. D’autre part, l’atmosphère de cette séquence est absolument étouffante, terrifiante. Nous vivons un cauchemar éveillé tandis que Mr C. grimpe les escaliers et aboutit magiquement à une pièce obscure dans laquelle deux spectres de clochards l’attendent. Ces créatures sont la création génialement effrayante de cette nouvelle saison, pour parer à l’absence de Michael J. Anderson (le petit homme venu d’ailleurs) et de Frank Silva (Bob). La première pièce dans laquelle arrive Mister C., aux papiers peints fleuris, avait déjà été le lieu d’un cauchemar, celui de Laura Palmer dans Fire walk with me (il s’agissait de la pièce représentée sur un tableau accroché au mur, et où elle retrouvait la vieille Mrs Tremond et son petit-fils). L’un des deux spectres tire sur un levier créant une sorte de foudre électrique – « electricity » semble être le mot-clé de tout Twin Peaks. Puis, Mister C. franchit deux espaces typiques de nos cauchemars les plus angoissants : un long couloir obscur et un escalier qui mène vers l’inconnu. Le tout est superposé avec des images de la forêt, la nuit. Cette surimpression est une idée splendide : elle résume à elle seule la mythologie de Twin Peaks, où tout est double. Ce lieu ésotérique existe, et en même temps n’existe pas. Les spectres et les monstres existent, et en même temps sont humains dans notre dimension. Bien et mal peuvent aussi se superposer.

Enfin, Mister C. arrive à un dernier espace, sorte de cour de motel désert, où une nouvelle créature l’attend : une femme au visage d’homme, une expression sinistre sur le visage, en robe de chambre. Elle lui ouvre la dernière porte. Là, Mister C. communique enfin avec Phillip Jeffries… qui se révèle être une immense machine en ferraille. On retrouve l’audace du premier double-épisode où Michael J. Anderson avait été transformé en Arbre à tête de gomme. Mais Lynch nous a habitué à toutes les folies, et cette nouvelle hallucination fonctionne. Elle n’est pas dénuée d’humour, notamment lorsqu’on sait que Bowie était en pleine tournée de « tin machine » (machine d’étain) lors de sa venue sur le tournage de Fire walk with me. Mais l’angoisse est toujours présente, par la lumière stroboscopique d’un néon vétuste, et par les mots échangés entre la machine-Jeffries et Mister C.. Jeffries lui rappelle qu’ils avaient l’habitude d’échanger, et une image de Fire walk with me ressurgit : Jeffries regardant Cooper au bureau de Philadelphie, et affirmant qu’il « ne parlera pas de Judy ». C’est la seconde fois que cette scène est réutilisée, après le souvenir de Gordon. Elle sème le trouble dans notre esprit : Cooper était-il déjà « Mister C. » à l’époque ? Jeffries en convient, quand il demande à Mister C. : « tu es Cooper, alors ». Ici se cache quelque vérité sur le mystère du dédoublement de Cooper, un mystère absolument fascinant au cœur de Twin Peaks : The Return.

D’autres mystères apparaissent dans cet échange avec Jeffries, ou plutôt l’âme de Jeffries. Pourquoi ne « voulait-il pas parler avec Judy » ? Qui est Judy ? Mister C. se pose ses questions, et Jeffries lui répond par un autre mystère : Mister C. a déjà rencontré Judy. Judy est-elle un personnage connu de nous tous ? Il faut savoir que le « mystère Judy » fascine les fans de Twin Peaks depuis la sortie de Fire walk with me… L’épisode final nous donnera-t-il la réponse sur Judy ? La réponse se trouve peut-être… chez Hitchcock ? Dans Vertigo, Madeleine était le double de Judy. Dans Twin Peaks, Madeleine était une forme de double de Laura, sa cousine et sosie. Le film Laura (de Otto Preminger) était lui aussi un film sur un double personnage féminin. Judy serait-elle un autre double de Laura ? Son « doppelganger » vu à la fin de la saison 2 ? Ou bien celle qui intriguait Dale au début de la saison 3 ? On n’en saura pas plus pour l’instant, la scène se concluant par Jeffries donnant apparemment le numéro de téléphone de Judy à Mister C., avant qu’un téléphone ne sonne juste au même moment dans la pièce. Mister C. est alors téléporté à l’extérieur, où un pistolet est braqué sur lui. C’est Richard. Dernier rebondissement de cet acte pour le moins stupéfiant, Richard dit qu’il a vu Cooper en tenue du FBI sur une photo, chez sa mère : Audrey Horne. Mister C. maîtrise Richard, et part avec lui dans le 4x4 au beau milieu de la nuit… Et le Convenience store disparaît, en pleine forêt, dans un éclat d’électricité et de fumée.

Après un nouveau fondu au noir, retour à Twin Peaks où nous retrouvons Steven, personnage encore très mystérieux à ce stade du récit. Dans la forêt, lui et Gersten Hayward semblent dans un état grave, tremblant extrêmement. Leurs mots sont confus, mais l’on comprend que leur amour est interdit. Gersten est simplement la maîtresse de Steven, ou leur union cache-t-elle un secret plus complexe ? Leur rousseur pourrait laisser imaginer un lien de parenté, et donc un amour incestueux – un de plus dans l’univers de Twin Peaks sans cesse menacé par l’inceste. Au creux de l’arbre, le couple échange des paroles incompréhensibles, tandis que Steven charge un revolver. Un promeneur passe avec son chien, ce qui provoque la terreur du couple. Gersten se cache,  le promeneur fuit, et Steven tire… Très probablement il s’est suicidé. La scène se termine sur Gersten pleurant, fascinée par les arbres gigantesques qui l’entourent. Après la scène  d’Ed et Norma où l’amour était victorieux, celle-ci montre un amour interdit et dangereux, conclu par un coup de revolver. Autant dire que nous sommes sur des montagnes russes à ce stade de Twin Peaks : The Return.

La violence se poursuit dans la scène suivante, au Roadhouse, où James dit quelques mots gentils à Renée avant de se faire tabasser par le mari de celle-ci et un autre homme. Mais le sentiment de violence se transforme en éclat de rire, quand le jeune collègue de James, Freddie et son gant vert, donne un léger coup de poing aux assaillants. Par le pouvoir du gant vert, le coup les propulse et écrabouille leurs visages !

A Las Vegas, on retrouve violence et humour aussi, quand l’un des agents du FBI local se trompe de famille Jones. Le supérieur lui hurle dessus, tandis qu’il contemple la fausse famille Jones dont l’un des bambins pousse un cri comme une alarme.

Troisième saynète à la fois violente et drôle, toujours à Las Vegas, celle montrant la fin de Mr Todd. Appelant pour une énième fois Roger, Todd et son assistant se font tuer froidement par Chantal, incognito dans un joli tailleur noir. La balle explose le visage de Todd dans une image presque grotesque, en même temps que dégoûtante. Chantal s’en va et  appelle aussitôt Hutch pour qu’il acheter des burgers-frites. Mais, avant de repartir, l’une des deux victimes pousse des gémissements. Soufflant comme une employée fatiguée par son job quotidien, elle retourne l’achever.

Cette violence, un dialogue entre Hutch et Chantal (savourant leurs burgers) vient la remettre en question. Hutch critique son pays, faussement chrétien, mais réellement violent. Par cet échange, Frost et Lynch pointent du doigt l’enchaînement de violence depuis le massacre des Indiens. Les Etats-Unis d’Amérique ont comme fondement un bain de sang, expliquant le retour perpétuel de la violence dans ce pays. Twin Peaks s’inscrit d’ailleurs dans une longue lignée de livres et de films, parmi lesquels Shining de Kubrick (mais aussi le livre de Stephen King), où l’horreur et le fantastique trouvent naissance dans ce massacre initial des Indiens d’Amérique.

Toute cette violence mène à une explosion, explosion réelle, celle du coup de jus de Dougie-Cooper dans LA scène de cet épisode. Toujours apathique, Dougie-Cooper mange un gâteau au chocolat quand il active la télévision sur « Sunset Boulevard ». Alors que l’on traquait l’élément du passé qui « réactiverait » Dale Cooper, ce n’est ni la tarte aux cerises, ni le café, ni un air de piano qui le réveille, mais un film des années 50, Sunset Blvd. de Billy Wilder… le film préféré de Lynch. Encore une fois, des ponts entre Twin Peaks et le monde réel sont bâtis tout au cours de cette saison. C’est dans Sunset Blvd que Lynch avait trouvé le nom de Gordon Cole pour son personnage – un nom seulement entendu dans le film de Wilder. Or, c’est cette scène précise qui réactive Cooper. Entendant les noms de « Norma », et surtout de « Gordon Cole », mais aussi fasciné par ces personnages du passé qui s’animent sur un écran, Cooper semble reprendre connaissance. N’oublions pas que Sunset Blvd est un film sur une actrice devenue le fantôme d’elle-même, cherchant à retrouver qui elle était. Mais Cooper est toujours coincé dans le mutisme, et saisit alors sa fourchette pour l’enfourner dans la prise électrique. « Electricity », le mot-clé de Twin Peaks, encore et toujours ! Le coup de jus provoque des éclairs, Janey-E hurle, et la scène se termine dans le noir, au son de la voix de Sonny-Jim demandant ce qui se passe, sans obtenir de réponse…

Après tant d’attente, cette résolution au fil de Dougie-Cooper grâce à un autre film, celui que Lynch préfère, Sunset Blvd, est un grand moment d’émotion.

Et à cette probable renaissance de Cooper, en même temps que grande mise en danger (va-t-il survivre à l’électrocution ?), succède une scène de mort. Là aussi, le lien entre fiction et réalité est étroit. C’est Margaret, la Log Lady, qui nous fait ses adieux. Au téléphone, elle adresse quelques derniers indices à Hawk, avant de lui annoncer qu’elle se meurt. Quand Margaret, et quand l’actrice Catherine Coulson, regarde soudainement la caméra frontalement et prononce la phrase « quand nous nous parlions face à face… », on se souvient avec des frissons des introductions de la Dame à la Bûche des saisons 1 et 2. Catherine Coulson fait ses adieux à son personnage, à la caméra, aux spectateurs, à son ami de toujours David Lynch (elle était son assistante réalisation sur son premier film Eraserhead). Les larmes sont retenues, le moment est solennel et sobre. Mais l’émotion explose quand Hawk annonce la nouvelle à Lucy. Alors, la musique d’Angelo Badalamenti résonne, comme un éloge funèbre, et les larmes de Lucy coulent en même temps – probablement – que celles de nombreux spectateurs. Hawk, et Michael Horse en même temps, baisse la tête en souvenir de Margaret/Catherine… Un fondu enchaîné sur son visage le fond dans la forêt, magnifique image évoquant la disparition qui nous attend tous. Finalement, la lumière de la maison de Margaret s’éteint toute seule, dans la nuit.

Après cette dernière émotion, l’épisode se conclut sur deux scènes mystérieuses, deux derniers points d’interrogation. Tout d’abord, la troisième scène avec Audrey Horne, dont les apparitions rythment les épisodes depuis le 12ème chapitre. Cette fois Charlie et Audrey sont sur le pas de la porte, s’apprêtant à aller au Roadhouse. Mais ils se disputent encore, et Charlie repart dans le salon en retirant son manteau. Audrey devient folle de rage et commence à l’étrangler, quand la scène se coupe. Au Roadhouse, pendant ce temps, un groupe, The Veils, joue un rock puissant. Une jeune fille, l’air timide, se fait jeter de sa table par deux motards. A quatre pattes, elle passe inaperçue entre les jambes des spectateurs, les larmes aux joues. Qui est-elle ? Quel est son drame ? Nous ne le saurons pas. L’épisode se termine sur son hurlement, couvert par la musique rock. Final mystérieux, qui rejoue la scène où Cooper avance lui aussi à quatre pattes vers la prise électrique. Ce quinzième épisode ne cesse de répéter les scènes entre elles, créant des phénomènes d’écho comme dans un rêve. La scène d’amour idyllique d’Ed et Norma a son pendant cauchemardesque entre Steven et Gersten ; le levier électrique dans le Convenience store est activé tandis qu’ailleurs Cooper se réanime à coup de fourchette dans une prise électrique ; les scènes de violence décalées se succèdent au Roadhouse et à Las Vegas ; Cooper semble renaître tandis que la Dame à la Bûche se meurt, elle qui avait appelé Hawk au tout début de l’histoire pour le prévenir qu’il manquait quelque chose dans l’affaire Cooper… Si toutes les scènes se répètent comme dans un rêve, la question reste : qui est le rêveur ?

Anecdotes :

  • Le générique rend hommage à la mémoire de « Margaret Lanterman ». Or, il s’agit du nom du personnage de la Dame à la Bûche. Un second hommage, après celui de la comédienne qui l’incarnait, Catherine Coulson, au générique de l’épisode 1. Un indice de plus à la confusion qui existe dans cette saison entre le monde fictif et le monde réel, et de manière générale entre tous les mondes (futur et passé, rêve et réalité, fiction et réel).  

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16. NO KNOCK, NO DOORBELL

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Mister C. embarque Richard avec lui vers un site mystérieux dont il a les coordonnées. Ils sont observés au loin par Jerry. A Las Vegas, Dougie-Dale est dans le coma, entouré par sa famille, Bushnell et les frères Mitchum accompagnés de leurs trois créatures féminines. Chantal et Hutch attendent devant la maison des Jones, également surveillée par le FBI. Diane raconte à ses collègues sa dernière nuit avec Cooper, qui l’a violée. Armée d’un revolver, Diane révèle sa vraie nature. Dale sort de son coma, et s’apprête à retourner à Twin Peaks, où Audrey va enfin au Roadhouse…

Critique :

Le 16ème épisode constitue le dernier chapitre avant le grand final, le double épisode 17 et 18 diffusé le 3 septembre 2017. Frost et Lynch continuent sur leur lancée, après l’épisode 15 riche en émotions de toutes sortes (effroi, larmes).

L’épisode s’ouvre sur une route en pleine nuit, image devenue un leitmotiv depuis l’épisode 1 (la route menant à la cabane de Buella, la route empruntée par Ray et Mister C. après leur évasion, la route menant au Convenience store…). D’ailleurs, aux routes nocturnes empruntées par Mister C. répondent les routes lumineuses du strip de Las Vegas empruntées par Dougie/Cooper. « Toutes les routes mènent à Rome », dit l’expression. Et toutes ces routes vont finalement mener à Twin Peaks, on l’imagine.

Cette fois, Mister C. est accompagné de Richard Horne. Mister C. ne se rend toujours pas à Twin Peaks, comme on pourrait le craindre, mais à un autre « site », mené par les coordonnées. Mister C. explique à Richard que deux personnes lui ont donné des coordonnées, et une troisième personne lui a donné des coordonnées différentes. Pour tester les deux premières, Mister C. envoie Richard comme cobaye. Le lieu est un rocher, situé en hauteur. « Two Birds with One Stone » avait dit le Géant dans l’épisode 1. Est-ce le rocher dont il parlait ? La précédente scène entre Richard et Mister C. nous avait confirmé que Audrey Horne était bien la mère du jeune délinquant. Dans cette scène, Mister C. envoie Richard sur le rocher où il meurt électrocuté, disparaissant dans une grande lumière blanche. Moment traumatisant, où nous sommes littéralement foudroyés comme le personnage. Un personnage à la fois horrible et pathétique, pour lequel nous avions tout de même une forme de compassion. Mister C. n’a que ces simples mots, froids, mais les yeux pourtant légèrement embués de larmes, pour Richard : « adieu, mon fils ». Ces mots sinistres semblent confirmer la théorie, affreuse, selon laquelle Audrey aurait été abusée pendant son coma par le double maléfique de Cooper… et que Richard serait donc le fils d’Audrey et du double de Cooper. L’événement était suggéré par Doc Hayward, racontant par Skype à Frank Truman qu’il avait aperçu Cooper errer près du service réanimation où se trouvait Audrey après l’explosion de la banque. Alors que Mister C. s’éloigne du rocher maléfique, plus loin, un autre membre de la famille observe la scène : Jerry Horne. Quand il voit, les jumelles à l’envers, Mister C. et Richard, il prononce un « dear God » ému.

Après cette scène angoissante, une autre menace surgit. A Las Vegas, le van de Chantal et Hutch se gare devant la maison de la famille Jones. Face à eux, quelles sont les chances de Dougie-Cooper ? Pourtant, les événements vont tourner différemment, au profit du Bien, le tout dans un grand éclat de rire. Car l’épisode 16 est une succession de chocs, parfois grotesques, menant à une dernière note et à un dernier mot qui résume tout : « Whaaat ? »

Les événements commencent à tourner à la comédie quand le FBI débarque à la porte des Jones. Le plus jeune enquêteur se fait toujours insulter par son patron, sous le regard étonné des tueurs à gage quelques mètres plus loin.

A l’hôpital, Cooper est dans le coma. L’instant est grave, peut-être tragique… pourtant, le rire surgit. Quand Janey-E s’inquiète « on dit que des gens restent coincés comme ça des années », c’est presque une bonne blague lancée au spectateur par Lynch et Frost : vous croyez qu’on va oser vous faire ça, maintenant ?... Et, alors que nous sommes suspendu au devenir de Cooper, les frères Mitchum entrent dans la pièce, entourés de leurs « girls », rejoignant les Jones et Bushnell Mullins. Le duo des deux gangsters, géniale réinvention de Laurel et Hardy, est toujours aussi génial. Ils trimballent un énorme bouquet de fleurs avec une carte « Get well Dougie », et apportent un vrai buffet de bonne nourriture pour la famille Jones. Mais, surtout, les gangsters tout comme Mullins sont persuadés que « Dougie va bien ». On retrouve ce calme absurde, cette absence de réaction, que tous les personnages ont eu face au Cooper-zombie pendant 14 épisodes !

La folle parade de cirque que constituent les frères Mitchum et leurs Girls se rend ensuite chez les Jones, avec un camion de nourritures, de cartons… Le tout, toujours sous le regard de Chantal et Hutch, mais aussi d’une voiture du FBI face à eux. Tueurs à gage, mafieux et FBI dans la même rue… comment tout cela va-t-il finir ? Lynch et Frost choisissent une issue encore plus surréaliste : l’arrivée d’un quatrième élément, un voisin qui veut se garer. Or, le voisin est armé jusqu’aux dents, et une fusillade s’ensuit entre le voisin et Chantal et Hutch. Les deux gangsters meurent pitoyablement, mitraillés par le voisin, sans aucune réaction des agents du FBI, ni des deux frères Mitchum qui restent cachés. La scène se conclue par un échange savoureux entre les deux gangsters : « Quel voisinage ! » dit l’un, avant que son frère ne lui rétorque « … les gens subissent beaucoup de stress de nos jours ».

A l’hôpital, Mullins est seul au chevet de Dougie quand il entend un bourdonnement. Le même bourdonnement entendu par Ben Horne et Beverly au Great Northern Hotel (l’âme de Cooper était-elle donc coincée au Great Northern tout ce temps ?). Mullins sort dans les couloirs à la recherche du bourdonnement, tandis que Cooper sort enfin de son coma. Moment tant attendu, auquel on croit à peine, tant nous avons appris à nous méfier de tout dans cette série… Pourtant, Dale Cooper est bel et bien là. Il a une vision du Manchot qui lui dit « Vous êtes réveillé ». Cooper a une réponse comme seul lui sait les formuler : « à 100% ». Avant que le Manchot ne disparaisse, Cooper lui donne une mèche de cheveux pour « en créer un autre » (un autre double de lui-même ?). Cela semble lié à « la graine », la petite bille dorée aperçue précédemment. Le Manchot, lui, donne à Cooper la bague de jade vert. Cooper semble alors en possession d’une arme pour lutter contre son double… En repensant à cette bague, apparue dans Fire walk with me, on ne peut qu’être fasciné comment elle en est venue à unir toute une mythologie si complexe. L’objet trouve ici son point de chute, son but, entre les mains de Cooper en route pour le dernier chapitre de l’histoire.

Mullins, Janey-E et Sonny Jim réapparaissent et retrouvent un « Dougie » réveillé, et surtout éveillé. L’infirmière s’étonne de sa bonne condition physique. En quelques secondes, Cooper est dans sa tenue d’agent du FBI. Kyle MacLachlan redevient aussitôt le personnage que l’on a connu, souriant, sûr de lui, éternellement jeune et énergique. Et, quand Mullins alerte par téléphone que Dougie est de retour et souhaite prendre un avion pour l’état de Washington, les frères Mitchum s’empressent de préparer leur jet privé. Alors retentit le thème principal, Falling. Sur cette musique tant aimée des fans, Cooper termine de s’habiller et laisse ses dernières instructions à Mullins, à qui il fait ses adieux. Mullins lui demande « Et le FBI ? ». Cooper répond, le regard planté dans la caméra, une phrase vouée à devenir culte : « Je suis le FBI ! ».

Ce moment de magie s’interrompt soudainement, tout comme le thème principal, quand Diane reçoit le dernier sms de Mister C. Alors, un autre thème, associé au double maléfique de Cooper dans l’épisode 1 (« American woman »), surgit. Diane, un pistolet dans son sac à main, se dirige vers la chambre d’hôtel où sont Gordon, Albert et Tamara. Après avoir fait des bonds de joie dans la scène précédente, notre cœur continue de battre mais de peur. La scène qui s’ensuit est un chef d’œuvre de suspense. Nous savons que Diane est armée, et Gordon semble s’en méfier aussi. Son regard est rivé sur le sac à main. La scène dure presque dix minutes, pendant lesquelles Diane se met à leur raconter sa dernière nuit avec Cooper. Elle raconte comment il est apparu dans sa chambre, comment elle a compris trop tard que quelque chose clochait, et comment il l’a violée. Diane raconte également que Cooper l’a emmené dans une vieille station essence (le Convenience store, probablement). Puis, Diane semble perdre les pédales. Le jeu de Laura Dern trouve ici un moment d’apogée. L’actrice est comme toujours capable d’aller très loin dans des émotions extrêmes, le visage déformé par la peur. Diane leur avoue avoir envoyé les coordonnées à Cooper, puis dit être « au commissariat du Shérif »… enfin, elle craque et dit qu’elle n’est « pas elle » (« I am not me ! I am not me ! »). De plus en plus nerveuse, Diane finit par sortir son pistolet, mais Albert et Tammy étaient prêts, arme à la main – élément que nous ne savions pas, pour plus vivre le suspense de la scène à la manière hitchcockienne. Diane est abattue, et, une seconde après, elle se volatilise. Sous le choc, Tammy déclare que tout cela est réel, que les Tulpas (être créés de toute pièce par magie) sont réels. Gordon, lui, s’interroge sur les paroles de Diane : « je suis au commissariat du Shérif ». Un double de Diane est-il à Twin Peaks ?

Diane se retrouve alors dans la Loge, où le Manchot lui prononce ces mots : « You’ve been manufactured » (vous avez été créée), comme il l’avait dit à Dougie Jones. Mais, contrairement à Dougie, Diane le sait. Elle balance donc un « Fuck You » au Manchot, avant de délivrer sa graine, petite bille dorée, et de disparaître en fumée. Encore une fois, Lynch assume les effets spéciaux artisanaux pour en tirer un côté hallucinatoire et presque amusant, autant qu’inquiétant (les épaules de Diane se mettent à frétiller tandis que la bille dorée sort du vide laissé par sa tête en moins).

Retour à Las Vegas, où Dougie s’apprête à suivre les frères Mitchum en jet privé. Il fait d’abord ses adieux à Sonny-Jim et Janey-E. Le thème déchirant d’Angelo Badalamenti, qui était apparu la 1ère fois lorsque Dougie-Cooper pleurait devant Sonny Jim, réapparaît. Cooper-Dougie, encore « zombie », pleurait-il déjà devant le sort réservé à ce petit garçon ? Ayant retrouvé ses capacités, Cooper rassure le garçon quand celui-ci s’exclame « si, tu es mon père, tu es mon père ! ». Le « Good Dale » est ainsi le reflet inversé de Mister C., qui envoie son fils Richard mourir sur le rocher.

La scène se conclut sur Janey-E et Sonny Jim contemplant Cooper partir. « Qui que vous soyez, merci », lui dit Janey-E avant son départ, les larmes aux yeux. Mais, à nouveau, l’émotion fait des loopings, cette fois redescendant vers un peu d’humour, quand Cooper se retrouve dans la limousine des frères Mitchum. Sur un fond vert criant (tout comme la scène de l’épisode 4 où Gordon contemplait la photo du Mont Rushmore), les frères Mitchum lui demandent de raconter son histoire. La caméra montre alors le strip de Vegas défilant, ellipse sous forme de blague, puisque nous retrouvons ensuite les deux gangsters hallucinés par l’histoire qu’ils ont écoutée et cherchant à la résumer. Finalement, les frères Mitchum s’inquiètent d’accompagner Cooper au commissariat de Twin Peaks, craignant d’être mal reçu en leur qualité de gangster. Cooper leur affirme alors qu’il peut témoigner que les frères Mitchum « ont des cœurs en or ». Candie, muette jusqu’alors, s’exclame les larmes aux yeux : « Oh oui ils en ont ! ».

Au terme de cet épisode fait de rebondissements inattendus, de chocs improbables (la mort de Richard foudroyé, la mort de Chantal et Hutch mitraillés, le réveil de Cooper, la volatilisation du double de Diane), nous retournons enfin à Twin Peaks, pour la seule scène qui s’y déroule. Nous sommes au Roadhouse. Le morceau folk qui débute laisse croire que le générique de fin va dérouler. Mais, nouvelle surprise, Audrey et Charlie entrent dans la pièce. Ils ne trouvent pas Charlie, et le morceau se termine. Soudain, le présentateur du Roadhouse annonce « Audrey’s Dance »… Tout le monde se recule pour observer Audrey. Malgré elle, Audrey se lance dans sa chorégraphie, comme vingt-cinq ans auparavant. L’instant est magique, sublime. Lynch et Frost nous manipulent comme jamais : nous attendions presque plus le retour de Cooper, nous l’avons eu, mais en prime nous avons le retour d’Audrey, la « vraie » Audrey… Pourtant tout est faux. La manière dont tout le monde la regarde est trop artificielle. Alors, surgit un homme qui fracasse le crâne d’un autre. Audrey prend peur, se dirige vers Charlie, quand soudain le décor change. Audrey est face à son reflet, dans une grande pièce blanche. Ne sachant plus ce qui se passe, elle ne peut que s’écrier : « What ?! ». L’épisode se conclut sur ce cliffhanger, le plus percutant de Twin Peaks : The Return. 

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17. THE PAST DICTATES THE FUTURE

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Gordon révèle à Albert et Tamara des informations sur « Judy », une force maléfique. Au commissariat, Lucy, Andy, et le Shérif Frank Truman accueillent Cooper, en réalité son double Mister C. Le vrai Dale Cooper, lui, s’apprête à arriver également, tout comme l’équipe de Gordon… Naido s’affole, tandis que Freddie rencontre sa destinée en affrontant Bob. Dale retrouve Diane en Naido, et quitte les lieux pour partir dans le passé retrouver Laura et tenter de la sauver.

Critique :

C’est le 3 septembre 2017 que Showtime diffusa le final de Twin Peaks : The Return, sous la forme d’un double épisode, 17 et 18. Un moment intense qui restera gravé dans les mémoires des fans qui l’ont vécu cette nuit-là, en sortant aussi chamboulés que lors du final de la saison 2, vingt-cinq ans plus tôt.

L’épisode 17 retrouve Gordon et ses deux collègues, dans leur chambre d’hôtel devenue un bureau. Gordon/Lynch révèle alors un secret, caché à son ami et collègue Albert pendant vingt-cinq ans… Lynch, dans son rôle de Gordon, et dans son rôle de cinéaste, s’amuse à faire durer le silence qui précède sa révélation, de longues secondes. Comme un dernier moment d’attente avant le grand saut final. Gordon révèle alors le véritable objet de la quête de Cooper, Briggs et lui : traquer « Judy », une force maléfique. Cooper, avant sa disparition, a dit à Gordon de partir à sa recherche s’il disparaissait de la même manière que Briggs ou Jeffries. Ainsi, Lynch (et Mark Frost) créent un pont entre le Cooper des saison 1 et 2 et ce final, par ces derniers mots échangés en secret entre Cooper et Gordon avant sa disparition dans la Loge (à la fin de la saison 2). Nous le verrons, ce final ne cessera de proposer une relecture renversante de la réalité telle que nous la connaissions à Twin Peaks…

A Twin Peaks, justement, Mister C., le double maléfique de Cooper, pénètre dans les bois et atteint le site qui semble être un portail vers la « White Lodge ». Il se retrouve en effet dans les décors du Géant (le « Fireman »). Mais celui-ci semble avoir tout prévu, puisqu’il piège Mister C. dans une cage au cours d’une nouvelle séquence-tableau, très surréaliste. Le Géant contemple la maison des Palmer, avant de changer d’image et d’envoyer Mister C. au commissariat.

Ce n’est donc pas « notre » Cooper bien aimé qui a le droit aux retrouvailles avec Andy et Lucy, mais bien l’effroyable Mister C. La tension atteint alors un point paroxysmique dans cette saison, quand Mister C. discute froidement, un rictus cruel sur le visage, avec Andy et Lucy, tandis que Naido s’agite, effrayée dans sa cellule. Tel Hitchcock, Lynch ajoute une couche de suspense supplémentaire en montrant Chad qui s’évade de sa cellule, en parallèle.

Paraissant d’abord naïfs face à Mister C., croyant avoir affaire à Cooper, Andy, Lucy, et Frank Truman comprennent rapidement qu’ils font face au double de l’agent du FBI. Truman, par son raisonnement ; Andy, par la vision qu’il a eut avec le Fireman ; Lucy, quand elle reçoit un appel du double, le « vrai » Cooper, arrivant en voiture à Twin Peaks. Aussitôt rejaillit une scène burlesque du début de la saison, où Lucy s’évanouissait face aux mystères des téléphones portables. La touche d’humour devient terriblement angoissante dans ce contexte, et l’on blêmit de voir arriver le « Good Dale » trop tard…

Mais, grâce aux visions prémonitoires délivrées par le Fireman, la situation se règle déjà dans la prison : Andy et Freddie viennent à bout de Chad. Lucy, quant à elle, passe le bon Cooper au téléphone au Shérif, qui fait face à son double présent « en chair et en os »… Et c’est finalement Lucy, par la découverte du fonctionnement des téléphones portables, qui prend l’initiative de tirer sur Mister C., le tue, et sauve Frank Truman.

La suite des événements prend la tournure d’un rêve délirant, angoissant et réjouissant à la fois. Le bon Cooper fait face au cadavre de son double maléfique, tandis que se réunissent autour de lui nombre de personnages aimés : Andy, Lucy, James, les frères Mitchum, Candie… Ils assistent, spectateurs hallucinés tout comme nous, à la scène. Les spectres bûcherons apparaissent et sortent Bob du corps de Mister C. sous la forme d’une roche en boule volante ! Là, Freddie rencontre « sa destinée », comme annoncé par le Fireman : il lutte contre Bob comme dans un match de boxe. La scène est cocasse, délirante, et pourtant effroyable grâce aux effets sonores et visuels. Frank Silva est réincarné une dernière fois dans cet avatar complètement fou de Bob.

Comme si toutes les pièces mystérieuses du puzzle, aperçues auparavant, aboutissaient à cette conclusion extatique. Cooper, vif, précis, remet la bague de jade verte sur le doigt de Mister C. qui disparaît pour de bon. Puis, il récupère la clef de l’hôtel du Grand Nord auprès de Frank Truman totalement ébahi.

A l’arrivée de Bobby Briggs succède celle de Gordon et Albert, donnant droit à un « Coop ! » chaleureux, et à celle de Candie, ébahie de la situation : « quelle chance que l’on ait fait tant de sandwichs ! ».

Tout pourrait laisser croire à l’un de ces moments de bonheur, de douceur et d’humour, typiques des saisons 1 et 2 et dont nous sommes nostalgiques. Pourtant, quelque chose cloche (« something is wrong », disait le Manchot). Cooper voit Naido, la femme aux yeux cousus, dans le bureau du Shérif. Or, cette femme est issue d’un monde parallèle, un monde… de rêve ? Le visage de Cooper se fige alors en surimpression sur toute la scène. Tous ces échanges drôles, touchants, sont vus avec distance par un autre Cooper, translucide, flottant sur l’image.

Par cette simple idée visuelle, une superposition qui dédouble Cooper, Lynch créé une angoisse qui nous ronge : et si tout cela n’était qu’un rêve ? Pourtant, Cooper, celui présent dans le bureau, optimiste et déterminé, annonce qu’il va « changer les choses », car le « passé dicte le futur ».

Alors que Cooper semble s’apprêter à partir, Naido s’agite, et lui tend la main. Comme à travers une paroi, ils se contemplent. Alors, le visage de Naido se transforme, et la Loge réapparaît. Apparaît Diane, toujours jouée par Laura Dern, mais cette fois dotée d’une perruque rouge. Dans le bureau du Shérif, Naido s’est transformée en Diane, et Dale et lui s’embrassent. Au mur, l’horloge semble bloquée, la grande aiguille faisant du surplace, sur 2H52 (on se rappelle de 2H53, le rendez-vous donné par le Major Briggs ce 2 octobre, dans la forêt…).

C’est alors que le Cooper en surimpression prononce la phrase de Phillip Jeffries : « Nous vivons à l’intérieur d’un rêve ». La dernière syllabe se transforme en note inquiétante et planante. L’autre Cooper, présent dans le bureau, fait une promesse qui semble impossible : « j’espère tous vous revoir bientôt ».

Mais soudain, la lumière disparaît, comme lors d’une éclipse, et Gordon et Cooper ont juste le temps de s’appeler une dernière fois : « Gordon ? » « Coop ! ». Ne reste plus que le visage en gros plan de Cooper, celui qui était en surimpression, celui qui a dit « nous vivons dans un rêve »…  C’est donc ce Cooper-ci qui aurait raison ? Le combat victorieux de Freddie et Bob serait trop surréaliste et héroïque pour être vrai ? Toutes les inquiétantes impressions de rêve contaminant la réalité, depuis plusieurs épisodes, trouve ici sa conclusion logique. Il est temps de se réveiller.

Le visage de Cooper, perdu dans le néant en gros plan, laisse place à l’image, au ralenti, de trois protagonistes qui réapparaissent, ailleurs : Cooper, Gordon et Diane. Mais Cooper, cette fois, à de nouveau son épingle du FBI au revers de sa veste… Une autre réalité ?

Le trio avance dans le noir, dans ce qui se révèle être les sous-sols du Great Northern. Le fameux bourdonnement est à nouveau présent. Et, armé de sa clef de chambre, Cooper ouvre une porte… Or, que fait sa chambre dans les sous-sols, désormais ? Cooper fait ses adieux, et, avant de franchir la porte, s’adresse à Diane : « on se voit au lever du rideau ». Cette dernière phrase avant de disparaître derrière la porte poursuit le jeu de rappels méta-filmiques, lancés plusieurs fois dans cette nouvelle saison – principalement à travers Gordon/Lynch, mais aussi l’usage du film Sunset Blvd. dans une scène clef, ou bien encore Monica Bellucci dans son propre rôle venant dire à Lynch qu’il vit dans un rêve…

Cooper franchit la porte et retrouve le Manchot récitant son poème « the magician longs to see, fire walk with me… ». Or, dans la version longue du pilote de la saison 1 (si le pilote n’avait jamais donné lieu à la série), c’était dans les sous-sols du Great Northern que Cooper voyait le Manchot pour la première fois réciter ce poème, avant d’être téléporté dans la loge 25 ans plus tard – finalement, ces scènes seront remontées sous forme de rêve dans l’épisode 3 de la saison 1.

A coups de flashs éléctriques, Cooper et le Manchot disparaissent pour se retrouver dans les couloirs sombres du Convenience Store. Ils avancent côte à côte, et grimpent l’escalier. Là apparaît en flash le « Jumping Man », l’homme au masque à nez pointu apparu dans Fire walk with me, toujours un mystère pour nombre de fans de la série. Cooper et le Manchot poursuivent leur chemin, vers l’hôtel de cauchemar où se cache Phillip Jeffries sous forme de machine (sorte de théière géante). Jeffries délivre quelques derniers indices à Cooper : « le temps est glissant ici ». Il délivre un symbole, celui de la bague, qui se transforme : d’une forme de hibou, il prend celle d’un 8, doté d’un point noir. Comme un signe de l’infini… Cooper peut désormais « y entrer… ». Où ? Dans l’espace-temps du « 23 février 1989 », la dernière nuit de Laura… Alors, le Manchot prononce « electricity » !

Soudain, le ventilateur, image obsédante de la maison des Palmer, apparaît… Le film devient en noir et blanc. Le spectateur est parcouru de frisson, quand il retrouve des images de Fire walk with me, remontées en noir et blanc. Leland regarde à sa fenêtre Laura partir sur la moto de James… Ils échangent dans les bois. Là, le Cooper d’aujourd’hui apparaît, à plusieurs mètres de distance, et observe la scène. Magie du montage et des effets spéciaux, qui vient redonner 25 ans plus tard un nouveau sens à une scène marquante. Laura, comme folle, regardait dans les bois et hurlait… Désormais, il semble qu’elle hurle en voyant la silhouette de Cooper. De même, quand Laura prononce la phrase « ta Laura a disparue, c’est juste moi maintenant », l’on pressent que le choix de cette séquence recèle des indices très importants.

Laura quitte alors James, s’engouffre dans les bois. James part. Jacques Renault, Leo Johnson, Ronnette, réapparaissent. Ils attendent Laura… mais elle ne vient pas. Et là, la magie commence. Commence une des séquences les plus sublimes de l’histoire du cinéma. Le thème de Laura, présent dans cette scène de Fire walk with me, était absent jusqu’à présent. Il ne réapparaît que plus tard, lorsque Laura, s’arrêtant dans les bois, voit Cooper. Le Cooper d’aujourd’hui. Par un miracle cinématographique, David Lynch change le cours de l’histoire. Le thème de Laura rejaillit, comme nos larmes, tandis que la jeune Laura reconnaît l’homme vue dans ses rêves. Laura prend la main de Dale.

Le 24 février, date de la découverte du cadavre : nous revoyons les images d’introduction de la série, ce pilote ci culte. Le cadavre de Laura disparaît…

Dans la forêt, la couleur revient. « Where are we going ? » demande l’adolescente. « We’re going home » répond Dale. Et Laura suit Dale, tandis que le thème d’Angelo Badalamenti monte dans les aigus, et que la caméra remonte vers la cime des arbres. Une séquence magistrale, om il est impossible de retenir ses larmes.

Nous retrouvons encore une fois l’introduction du pilote : Pete (Jack Nance, grand ami de Lynch mort trop tôt) est lui aussi réincarné, tout comme Josie et Catherine. Pete, qui « va pêcher », ne s’arrête pas : car il n’y a pas de cadavre sur la plage. Une dernière image nous montre Pete profitant de sa partie de pêche…

Lynch et Frost ont produit un miracle, l’une des plus belles scènes de tous les temps, amenée après deux saisons et un film mythique, et une troisième saison vingt-cinq ans après.

Or, l’épisode n’est pas terminé, et il reste l’épisode 18, véritable final. Sur quoi cette scène de réincarnation va-t-elle déboucher ? Proche de Vertigo d’Hitchcock, où Madeleine réapparaissait dans une lumière verte, cette scène s’inspire elle aussi du mythe éternel d’Orphée et Eurydice. Et, comme Vertigo, Lynch et Frost choisissent d’être fidèles au mythe.

A Twin Peaks, des hurlements déments rugissent, et Sarah brise la photo de sa fille. Est-elle Judy, l’esprit du mal ? A-t-elle toujours souhaité la mort de son enfant ?

De retour dans la forêt, Cooper tient toujours la Laura de 17 ans par la main – par un effet spécial saisissant, incompréhensible. Mais, soudain, la caméra isole Cooper, et le son du gramophone (entendu dans la première scène de The Return avec le Géant) retentit. Laura a disparue, et son cri retentit dans la nuit, dans la forêt. Le même hurlement poussé dans l’épisode 2 de cette saison, dans la loge. Des rideaux rouges apparaissent, ceux du Roadhouse : Julee Cruise, la chanteuse mythique des saisons originales, chante The World Spins. Chanson bouleversante qui dit « non, ne t’en va pas, revient par ici et reste pour toujours ».

Cet avant-dernier épisode nous laisse sur cette musique emblématique, totalement pantois. Nous sommes passés par toutes les émotions, et avons vu une série de scènes qui nous semblaient totalement impossibles : Mister C. et Cooper réunis dans la même pièce, Bob vaincu, Cooper à Twin Peaks entouré de sa « famille » de cœur, et Laura réincarnée par un Cooper venu du futur pour la sauver…

Un miracle cinématographique, même si, au sein du récit de Twin Peaks, ce miracle risque de n’être qu’une illusion.

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18. WHAT IS YOUR NAME ?

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Mister C. brûle dans la Loge. Un nouveau Dougie-Dale rentre au foyer et retrouve sa tendre famille. Dale et Diane, eux, se retrouvent à Glastonbury Grove. Dans un désert, à 430 miles de Twin Peaks, ils franchissent une frontière invisible qui les transporte du jour à la nuit. Dans un motel, ils font l’amour froidement, et Cooper se révèle avec un mot d’adieux d’une certaine Linda qui l’appelle Richard. Cooper découvre qu’il est à Odessa, Texas, où il rencontrera finalement un avatar de Laura Palmer du nom de Carrie Page. Elle se décide à le suivre, pour retourner à Twin Peaks, une ville qu’elle semble ne pas connaître…

Critique :

Retour dans la Loge pour la dernière heure du final. Mister C. brûle sous nos yeux. Le manchot, quant à lui, répète « electricity », en mélangeant une mèche de cheveux de Cooper avec la « graine », bille d’or aperçue plusieurs fois cette saison. De cet acte magique apparaît un nouveau Cooper, qui ne reconnaît pas les lieux, et doté d’un grand sourire. Cut : à Las Vegas, un Cooper (est-ce bien le même, celui créé par le manchot ? Le montage semble nous le faire croire, mais le montage de cette saison subit les mystères du temps bien souvent. Ce « Cooper-ci » réapparaît chez les Jones. Serré par son épouse Janey-E et son fils Sonny-Jim, il ne dit qu’un mot, ému : « Home ! », tandis que résonnent la musique émouvante d’Angelo Badalamenti. La scène est ultra-rapide, et pourtant bouleversante. Peut-être le vrai happy-end de ce final. Et si nous assistions à toutes les vies possibles pour Cooper ? Et si ce final n’était qu’une suite de fins, arrivées dans des réalités différentes ? Ce choix-ci serait le plus beau, de revenir à une famille qui l’aime et qu’il aime, adoptant la simplicité et l’humanité de Dougie pour toujours. Une morale qui irait avec la passion que voue Lynch à la méditation : Dougie vit au présent, là où Cooper ira se perdre dans les affres du passé et du futur. C’est cet impossible retour au temps présent qui est peut-être le sujet premier du Retour à Twin Peaks.

Mais, aussitôt, nous retournons dans les bois, où Cooper perd Laura à nouveau. Alors, Cooper se retrouve, sans transition, dans la Loge. Y était-il depuis tout ce temps ? Est-ce son nouveau double, par un tour de passe-passe du montage ? Les possibilités d’interprétations donnent le vertige…

D’autant plus que nous revivons les scènes de l’épisode 2. Le Manchot redit à Cooper « Is it Future or Is it Past ? ». Seulement, les évènements se déroulent légèrement différemment. Laura ne réapparaît pas tout de suite. D’abord, Cooper va voir « The Evolution of The Arm », qui lui demande « est-ce l’histoire de la fille qui vit au bout du chemin ? », phrase prononcée par Audrey à Charlie plus tôt dans la saison. Oui, est-ce l’histoire d’Audrey, finalement, coincée dans sa folie ? Quel rôle joue Audrey dans cette réécriture de l’histoire ? Une phrase qui renvoie aussi à un film des années 70, The Little girl who lives down the lane, autre signe de film dans le film, de réalité dans une autre réalité.

Puis, Laura réapparaît à Cooper, dans les exacts mêmes plans que dans l’épisode 2, et lui prononce à nouveau un secret à l’oreille. Est-ce encore le même secret ? Est-ce celui prononcé dans la saison 1 (« c’est mon père qui m’a tué ? »), ou bien un nouveau, Laura ayant désormais rejoint Cooper en âge ? La conclusion reste la même : elle disparaît dans un hurlement terrible.

Cooper se retrouve alors téléporté face à Leland. Mais leurs postures sont inversées par rapport à l’épisode 2, comme vues dans un miroir. Leland lui redemande de « trouver Laura ». Cette fois, Cooper sort de la Loge, sans difficulté, en ouvrant les rideaux par un geste magique de la main. Comment a-t-il obtenu ce savoir ? Est-ce toujours le même Cooper ? Il retrouve alors Diane, comme convenu, « au lever du rideau », à Glastonbury Grove. C’est la première fois que Cooper sort par là où il est entré, à la fin de la saison 2, dans le monde de la Loge. Or, c’est bien à partir de cette scène du « rendez-vous au lever de rideau » avec Diane qu’un tel lever de rideau a lieu. Toutes nos convictions s’envolent, comme la fin d’un rêve, d’une illusion, pour la suite de l’épisode.

Cette scène renvoie aussi à la scène de l’épisode 2 où Hawk allait à Glastonbury Grove, apparemment sans rien y trouver. Le final vient apporter la conclusion sous forme d’un miroir renvoyé aux premiers épisodes : le cri de Laura, entendu dans l’épisode 2 et l’avant-dernier épisode ; les images de la Loge répétées ; les indices du Géant et du Manchot s’incarnant finalement réellement dans cette conclusion… La structure de miroir fonctionne également entre les deux épisodes finaux, où des éléments sont répétés comme des leitmotivs, et où l’on ne sait où se cache réellement le point final.

A Glastonbury Grove, Diane et Dale se demandent : « est-ce vraiment toi ? ». Impossible de le savoir, malgré la douceur apparente de leurs réponses positives, dites en se frôlant.

Cooper et Diane sont alors en plein désert, au volant d’une vieille voiture, des années 50 : encore et toujours, on doit se demander « is it future or is it past ? ». Ils s’arrêtent dans une zone perdue, entourée de fils électriques. Le compteur indique « 430 » miles, correspondant à l’un des premiers indices du Géant… Diane redemande à Cooper s’il est sûr de lui, car « tout pourrait être différent derrière ». Cooper est sûr de lui, il roule : la voiture franchit une frontière invisible, et Diane et Cooper se retrouve alors en pleine nuit d’un seul coup. Changement de temporalité ? Changement de réalité ? Arrêtés dans un motel, Diane se voit elle-même, un peu plus loin en dehors de la voiture… Et le spectateur, totalement surpris par l’enchaînement de scènes, perdu dans un brouillard immense, ressent un sentiment d’inquiétante étrangeté si cher à Lynch. Rêve et réalité ne font plus qu’un. Impossible de déterminer dans quelle strate nous sommes : rêve, réalité, fantasme, autre dimension, passé, futur ?

Dans l’hôtel, Cooper aussi se métamorphose, il semble être plus sombre. Tout est mouvant, tout glisse d’une réalité à une autre, nous jetant dans une confusion inquiétante. A mi-chemin entre le gentil Cooper et le diabolique Mister C., il exige de Diane qu’ils fassent l’amour. La scène reprend la musique des Platters, des années 50, « My Prayer », entendue dans l’épisode 8 dans la station radio où le spectre de bûcheron tuait le disc-jockey. Sur cette musique désormais synonyme d’horreur, Cooper et Diane font l’amour sans affect. Diane pose ses mains sur le visage de Cooper, dont le regard semble noir comme celui de son double Mister C. Qu’est-il en train de se passer sous nos yeux ? Encore une fois, nous sommes renvoyés au tout premier épisode : la scène de sexe des jeunes amants devant la boîte en verre avait libérée « The Experiment ». Diane et Cooper font-ils l’amour pour traquer cette « chose », qui serait « Judy » ? Ou bien rejouent-ils la scène de viol vécue par Diane ? Dans le cinéma de Lynch, les scènes de sexe sont souvent des traumatismes initiaux et points de départ du cauchemar. A la source de la double vie mentale de Fred, les problèmes sexuels avec Renée dans Lost Highway ; la scène de sexe où Rita repousse Betty dans Mulholland drive ; la tromperie du mari, mais lequel, dans les réalités confuses vécues par Nikki dans Inland Empire ; et bien sûr, les nuits où son père venait attoucher Laura dans Fire walk with me.

Le lendemain, Cooper se réveille avec un mot d’adieux sur sa commode. Mais le mot s’adresse à lui par le prénom « Richard », et est signé par « Linda ». « Richard et Linda », autre indice du Géant dans le premier épisode. Pourtant, Cooper reste Cooper, puisqu’il est surpris par ce prénom. Mais lorsqu’il sort, le motel est différent, tout comme la voiture – c’est une Lincoln noire, celle de Mister C. lors de son accident dans l’épisode 3.

Cooper est dans une ville du Texas, une ville bien réelle, du nom de Odessa. Autre renvoi à la réalité du spectateur, tant ce Retour à Twin Peaks était une « odyssée », reprenant nombre d’étapes du chemin d’Ulysse sous forme onirique. Etonnant aussi, lorsque l’on sait qu’Odessa est connue pour son immense statue de lièvre, en anglais « Jack Rabbit », comme le « Jack Rabbit Palace » mentionné par Garland Briggs à Twin Peaks… Sommes-nous définitivement dans la réalité, enterrant Twin Peaks dans les rêves ? De plus, Cooper n’est plus le même : il est plus sombre, sans charme. Une autre variation jouée à la perfection par Kyle MacLachlan. Est-il en fait le « vrai » Cooper, celui qui possède en lui une part sombre et une part lumineuse ? Les deux Cooper réunis ? Il est vrai que nous l’avons vu réellement sortir de la Loge, à Glastonbury Grove, seulement dans cet épisode.

Cooper trouve alors un bar nommé « At Judy’s », et y entre. Cela pourrait être un signe réinterprété dans le monde du rêve. Là, il prend le contact d’une serveuse absente, non sans régler leur compte à trois cowboys machos. Le thème de la violence faite aux femmes, des femmes traitées comme des objets, fut donc un thème probablement volontaire de cette saison, menant à l’une de ces dernières scènes. Pourtant, Cooper est presque trop violent, trop froid, mettant la vie de nombreux clients en danger sans trop s’en inquiéter. Plus tôt dans la scène, il a bu son café sans aucune réaction. En comparaison, on ne peut s’empêcher de repenser au « Good » Dale Cooper vu dans les épisodes 16 et 17 depuis son réveil du coma : totalement identique à celui des années 90, il satisfaisait notre désir de spectateur, mais semblait en même temps artificiel. Peut-être lors de la surimpression de son visage au commissariat, le « Bon Dale » prenait-il conscience qu’il devait retourner dans la Loge pour retrouver sa vraie nature, faite de bien et de mal ? Une théorie possible, parmi des centaines d’autres, serait d’imaginer que le vrai Dale Cooper était celui des tous premiers épisodes de la saison 1, le pilote et l’épisode 1, plus froid, légèrement cynique, balançant aux locaux qu’il n’aurait aucune surprise de constater que Laura se droguait… Le « Good Dale », purement fait de bonté, serait apparu au terme de l’épisode 3 après son premier passage dans la Loge, lors de son premier rêve avec Laura…

Nous retrouverions donc à Odessa, pour la première fois, le vrai Dale Cooper, celui qui a perdu vingt-cinq ans de sa vie. Et c’est ce Cooper-ci qui retrouvera Laura, dans une maisonnette, elle aussi ayant pris de l’âge, à la fois Laura et une autre, du nom de Carrie Page. On comprend pourquoi, peut-être, Laura était réapparue dans la Loge avec une coupe de cheveux différente – celle d’une Laura qui a continué à vivre, dans une autre réalité, et a vieilli. Cooper en était surpris, répétant que « Laura était morte ». Laura, elle, ou son double (Carrie Page ?), disait qu’elle était morte mais que pourtant elle vivait (« I am dead, yet I live »), et avoir « la sensation » de connaître Laura mais que « parfois ses bras se croisent dans son dos » (« I feel like I know her, but sometimes my arms bend back ») phrase culte de la saison 1 prenant tout son sens désormais.

Moment abyssal, donc, quand Cooper voit Laura lui ouvrir la porte mais ne pas le reconnaître. Elle-même ne connaît pas ce nom, « Laura Palmer ». Pourtant, elle réagit au nom de Leland et Sarah. En entendant les prénoms de ses parents, Carrie reprend la voix aigue de l’adolescente Laura et son tremblement fragile.

Elle décide alors de suivre Cooper, cet inconnu à sa porte qui veut la ramener à Twin Peaks. Dans ce moment sombre et prenant, Lynch et Frost se permettent un peu d’humour : « Washington… D.C ? – No, Washington State ! ». Affolée, Laura/Carrie court alors chercher des vêtements chauds. Tandis que, dans le salon, Cooper découvre un cadavre. Si Laura a été sauvée dans cette version de la réalité, elle reste peut-être entachée par la violence de sa jeunesse dont elle semble pourtant avoir tout oublié. Dans le salon, un cheval blanc miniature agit comme le symbole qui pourrait renouer toutes les théories autour de la série, petite babiole pourtant ridicule. Là encore, on hésite entre rire et fascination.

S’ensuit alors de longues scènes de route, à travers la nuit. L’odyssée n’est jamais terminée… Carrie/Laura et Cooper/Richard parcourent ces routes comme dans un rêve : au dehors, rien n’est visible, et leur voiture pourrait aussi bien flotter dans le néant. Une voiture qui semble les suivre donne un sentiment de malaise. Quand la voiture les dépasse et disparaît, ils se retrouvent dans le noir complet… La bande sonore, toujours géniale, alterne différentes notes d’un son aigu, comme un souffle mystique, créant une incroyable tension lors de cet instant. Lors de ce parcours en voiture, Laura est au bord de l’endormissement, et parle dans un demi-sommeil, des propos étranges. Est-ce elle, la « rêveuse qui rêve qu’elle rêve ? ». Où est-ce Dale ? Dans l’épisode 17, il fermait les yeux face à la machine-Jeffries pour être transporté dans le passé. Dale et Laura font-ils un rêve en commun, comme par le passé ?

La voiture pénètre enfin dans la ville de Twin Peaks. Tout est vide, désolé, lumières éteintes au Double R. Le restaurant ne possède plus sa bannière moderne « Double R To Go » (pour les plats à emporter) : signe que nous sommes dans une autre réalité, un autre Twin Peaks, que celui vu dans la saison 3. Un Twin Peaks du passé, ou du futur ? La question est cruciale, cette fameuse question posée dès l’épisode 2 par le Manchot (« is it future or is it past ? », également prononcée dans les « Missing Pieces » de Fire walk with me).

Laura/Carrie ne reconnaît rien, pas même sa propre maison. Cooper frappe, et ce n’est pas Sarah qui ouvre. Cooper, lui, se présente pourtant bien comme l’Agent Cooper et non comme Richard… Mais, la propriétaire de la maison, elle, n’a jamais entendue parler de « Sarah Palmer ». La précédente propriétaire s’appelait Chalfond. Quand à elle, son nom est Alice Tremond. Deux noms qui font froid dans le dos, lorsque l’on connaît bien la mythologie de la série : il s’agit des deux noms donnés à la grand-mère et son petit-fils magicien, dans les premières saisons et dans Fire Walk with me. On se souvient également de cette même grand-mère, transformée en une sexagénaire teinte en roux, dans la saison 2 lors que Dale et Donna venaient enquêter suite à la mort de Harold Smith. Cette autre Mrs Tremond leur donnait une lettre d’Harold, contenant une page manquante du journal de Laura… Dernier détail troublant, vertigineux : l’interprète de cette nouvelle propriétaire de la maison des Palmer est en fait la véritable propriétaire de la maison ! Quand au prénom, « Alice », il renvoie bien sûr à Alice au pays des merveilles. La présence du mari, dont on n’entend que le son de la voix, continu de nous troubler.

Cooper et Laura, désorientés, redescendent dans la rue. Le nom de Tremond fera-t-il retrouver sa mémoire à Laura ? Le thème de l’amnésie et du retour du passé sont eux aussi au cœur de cette saison. Dans Fire walk with me, c’est la veille Mrs Tremond qui lui avait donné un tableau, à accrocher sur le mur de sa chambre : « ce tableau fera bien sur le mur de votre chambre ». Cette phrase était dite comme si elle connaissait les lieux… Etait-elle donc la précédente habitante de la maison ? Avons-nous vu la jeune Mrs Tremond à l’instant même, future grand-mère de la série et de Fire walk with me ? Avons-nous vu aussi « Judy », la maléfique créature ? Judy serait alors l’avatar féminin de Bob, possédant Sarah comme Bob a possédé Leland, tous deux veillant à détruire Laura – une créature positive, née de la lumière du Fireman comme vu dans l’épisode 8.

Cooper, quant à lui, désemparé, regarde le trottoir, se penche étrangement, et prononce ces derniers mots « en quelle année sommes-nous ? ». Laura, alors, change d’expression. Dans la maison, elle entend, ou croit entendre, sa mère l’appeler. C’est l’appel poussé par Sarah dans le pilote de la saison 1, ralenti, lorsqu’elle allait la réveiller : « Laura ! »

Carrie/Laura pousse un cri déchirant – encore un. Dans la maison, la lumière semble exploser, dans un flash, avant d’être plongée dans le noir… fin. Sur le générique, nous revoyons Laura chuchoter à l’oreille de Dale, comme coincés dans l’éternité, sur un dernier morceau d’Angelo Badalamenti intitulé Dark Space Low particulièrement sombre et triste.

Une chose est certaine : dans ce cri final, Carrie est redevenue Laura. Transformation de Dale en Richard, puis de Richard en Dale, de Laura en Carrie, puis de Carrie en Laura ; passage du passé au futur, du futur au passé, du rêve au réel et du réel au rêve… ces passages sont invisibles, avec pour seule frontière un lieu dans le désert entouré de câbles électriques. Lynch propose un final en métamorphose permanente. Des métamorphoses physiques, comme celle de Naido en Diane, tout comme celle de Bob en Leland dans le passé. Double et à la fois unique, chaque personnage l’est : « One and the same », l’une des phrases de la Loge à la fin de la saison 2. Lynch, n’oublions pas, est fasciné par La Métamorphose de Kafka, dont il a tiré un scénario jamais tourné. Et le portrait de Kafka, lui, trône cette saison dans le bureau de Gordon Cole incarné par le cinéaste.

Ces dernières images de la maison des Palmer similaire et différente, d’un Cooper et d’une Laura plus tout à fait eux-mêmes, sont choquantes, terrifiantes, et terriblement tristes. Elles hantent le spectateur longtemps après sa vision. David Lynch et Mark Frost créent ainsi un final nous laissant sur une question immense, cosmique, où nous sommes perdus comme Cooper et Laura dans les affres du temps.  Que se passe-t-il après ces images ?

Le spectateur est laissé avec une multitude de questions, et pourtant ce Retour fait sens. Les épisodes 17 et 18 procèdent par une multitude de fins, toutes valables. La première fin serait celle montrant Dale ayant terrassé Mister C., retrouvant Diane et nombre de ses anciens acolytes dans le bureau du Shérif. Dans cette scène, Diane dit « se rappeler de tout », ce qui pourrait indiquer qu’elle est revenue de la faille temporelle qui va suivre.

Deuxième fin, celle où Cooper sauve Laura à la fin de l’épisode 17, dans la forêt, et où la série n’a jamais eu lieue – alors, Cooper ne viendrait jamais à Twin Peaks pour enquêter.

Troisième fin, celle où Cooper sort de la Loge à Glastonbury Grove et retrouve Diane. Ces retrouvailles se déroulent-elles avant la saison 3, avant tout ce que nous avons vu, mais dans une autre réalité ? Ou bien après ce qui va suivre, après les scènes avec Carrie/Laura ? Diane et Dale vont-ils en fait retourner au bureau du Shérif après cette réunion dans la forêt ?

Bien sûr, la vraie fin peut être aussi celle que nous voyons, Dale et Laura dans une réalité qu’ils ne comprennent pas. Est-ce notre monde, celui du spectateur, dans lequel la vraie propriétaire de la maison l’incarne dans la série ? Et dans lequel Laura vit dans une « vraie » ville, Odessa ?

La fin est aussi peut-être située dans le noir qui succède au cri, avant le générique. L’appel de Sarah correspond, peut-être, au réveil de Laura, et son cri à la découverte de la vérité : grâce à Cooper, par les rêves, elle a compris qui était « Bob » et se réveille en hurlant. Peut-être, ainsi, réussira-t-elle à fuir son domicile familial, et finira-t-elle en Carrie Page… Mais alors, est-elle piégée dans une boucle sans fin, vouée à revenir ici dans vingt-cinq ans ?

Ces mystères se cristallisent tous en une image, celle du générique final, celle de Laura chuchotant des mots à l’oreille de Cooper, des mots que l’on ne peut entendre.

Impossible de trancher, au terme de cette saison, ce qui est rêve et ce qui est réalité. Lynch revient à ce qu’il aimait tant dans Twin Peaks, et ce qu’il aurait voulu faire durer éternellement : un mystère profond, où l’on ne pouvait trancher entre la réalité d’un meurtrier de notre et celle d’une créature paranormale, Bob. Les réalités se superposent et se valent toutes, comme le Convenience store qui est tout autant une forêt, en superposition. Tout comme le monde mental de Henry dans Eraserhead était aussi une planète, physique, tangible, vue en superposition, en introduction du premier film de David Lynch.

Le cinéaste parvient plus que jamais, au terme de Twin Peaks : The Return, à donner une réalité physique aux rêves, tangible. Nous « vivons dans un rêve », c’est-à-dire dans une couche de réalité que d’autres personnes, dans une autre réalité, n’effleureront que dans leur sommeil. Mais par un apprentissage mystique, et par la magie du cinéma, nos personnages peuvent passer d’un monde-rêve à un autre. A leurs risques et périls. Au risque d’être piégé dans une boucle sans fin. Le temps vécu comme une boucle rappelle le Bouddhisme, et les écrits de sagesse orientale si souvent cités, par clins d’œil et dialogues, depuis le tout début de Twin Peaks, étaient en fait les indices d’une plus grande réalité révélée, vécue, dans ce final majestueux et fascinant. Un final qui nous laisse avec autant de possibilités de l’interpréter que d’interpréter le monde. C’est dans cette impossibilité de trancher que se niche le génie de Twin Peaks, comme lorsque Albert, Dale, Harry Truman et le Major Briggs, dans un épisode de la saison 2, ne pouvaient mettre de mots sur ce qu’était Bob en vérité. Cette indécision fait tout le mystère du cinéma de David Lynch qui, grâce à son compagnon de route Mark Frost, livre ici l’un des chefs d’œuvre du 7ème art et de la série télévisée – car là aussi, on ne peut plus faire le discernement. 

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Toucher le fond… (Broken - Part 1)